« L'eau dépine », La nouvelle vie de Jean-Guy   

La nouvelle vie de Jean-Guy

    Deux vieillards malhabiles dans leur tâche délicate d'éducateur : tels étaient les Vorice de Bretel. Léonie ne savait jamais dire non. Gustave, plus irritable qu'elle, en- tre deux sautes d'humeur, vaquait pesamment à ses batifo- lages du troisième âge.

    Comme souvent ailleurs, là où l'enfant n'a pas vécu, un chien bâtard, gentil mais brutal, régnait en maître. Il avait son petit coin, son panier garni de « tutus » contre le poêle, son assiette en porcelaine et sa caisse à pipi. Com- bien de fois par jour réveillait-on pour rien ce pauvre animal ?

    - Mickey veut-il donner sa pa-patte à son pépère ? Mickey a-t-il fait son gros caca ?

    Et Mickey, dormant presque tout le temps, semblable à l'enfant gâté qui s'irrite de ce qu'on s'attache un peu trop à lui, daignait à peine relever le museau.

    Quand on sonnait à la porte d'entrée, s'il n'aboyait pas, les Vorice allaient ouvrir sans crainte ; mais s'il grognait, aussitôt la méfiance s'installait, le visiteur était harcelé de questions :

    - C'est qui ? Que voulez-vous ? Et qui me dit que c'est bien vous ?

    Personne n'échappait à l'interrogatoire, pas même le facteur au jour du calendrier, et duquel Gustave disait en tortillant du bout des doigts sa grosse moustache :

    - Tu vois, Léonie... eh bien notre facteur, il a une drôle de tête.

    Léonie haussait les épaules, il insistait :

    - Bon sang, c'est tout de même pas parce qu'il est facteur ! Je te dis que Mickey ne l'aime pas...

    N'y tenant plus, Léonie éclatait alors d'un bon rire campagnard.

    - C'est de sa casquette qu'il a peur, ton Mickey ! Avec les gendarmes, c'est encore bien pire...

    - Pas si sûr que toi, poursuivait Gustave. Te souviens-tu des romanos, l'autre soir ? De derrière la porte, on aurait cru que Mickey flairait la canaille. Alors ?

***

    Quand maman Léonie préparait sa confiture dans le grand baquet en aluminium, la remuant sans relâche avec une grosse louche dégoulinante de jus rose, Jean-Guy la regardait faire en salivant, à genoux sur un tabouret ; et chaque fois qu'il s'approchait un peu trop, elle l'écartait en disant :

    - Tu vas me la faire tourner, ma confiture de prunes !

    En dépit de son âge, Léonie gardait une patience angélique. Quant à Gustave, sans doute à cause de sa quasi-impotence, il montait très vite sur ses « grands chevaux ». Les escapades fréquentes du gamin le plongeaient dans un état lamentable de nervosité. La face haletante, il s'affaissait dans son fauteuil, se tamponnait le front en maugréant. Autrement, il était calme, tantôt occupé à chercher les puces du chien, tantôt à bricoler dans le jardin. Le soir, campé sous l'abat-jour, il parcourait lentement les grosses lettres du « jardin ouvrier ». Ses yeux pleuraient, mais il s'entêtait ; et ce n'était pas le moment de le déranger, sans quoi il se retournait furieux, lançait tout ce qu'il avait sous la main avant de reprocher à sa matrone :

    - Tu l'as voulu, ce gamin ? Je t'ai bien prévenue : nous n'en viendrons pas à bout. On est trop vieux. Tiens! - Jean-Guy avait un air tellement sournois - il se fiche de moi, par-dessus le marché. Ah ! C'est du joli. Je vais lui apprendre, moi...

    D'un coup de journal savamment ajusté, pépère Vorice rabattait le caquet du garçon. Mais, comme d'habitude, Léonie prenait la défense de son pensionnaire:

    - Laisse-le donc jouer, espèce de vieux fou ! Tu ne vois pas que c'est un gosse ?

    - Bon... Bon... râlait le pépère, puisque c'est encore moi qui ai tort, eh bien je vais me coucher. Bonne nuit.

    Il jetait violemment son journal, enfilait ses chaussettes de nuit et grimpait l'escalier en marmonnant :

    - T'en f'ras un bandit, Léonie, retiens bien ce que je te dis...

    - Vieux fou ! répétait-elle.

    Gosse ou pas, Gustave détestait ce genre de turbulence. D'ailleurs, son chien lui suffisait, son brave « toutou », comme il l'appelait, et qui, le soir, devant le poste de télévision, lui léchait affectueusement les pieds.

    Gustave songeait : « Des gamins pareils, c'est pour des parents jeunes ; ça remue de trop. Il faut de la poigne et nous n'en avons plus, ni l'un ni l'autre. Ah ! Non, Léonie, tu ne dois plus avoir toute ta tête ! »

***

    Chaque soir, Jean-Guy s'abrutissait de télévision, de même que le jeudi et le dimanche toute la journée. Pour mieux la voir, il s'asseyait tout près, tandis que maman Léonie tricotait des chaussettes sur sa vieille chaise percée et que Gustave, les pieds nus posés sur ses chaussons, dormait dans le fauteuil.

    On permettait tout à l'enfant. S'il avait faim, il pouvait se lever, retourner le buffet de fond en comble ou plonger à pleines mains dans la corbeille à fruits.

    Mais rien n'eût égalé en félicité les instants bénis du petit matin, quand Man Léonie venait éveiller le garçon. D'abord elle se penchait, l'embrassait sur le front; puis elle lui chuchotait à l'oreille : « Vite, mon chéri, il est l'heure ! »

    Ce qu'il tressaillait à ces mots : « Mon chéri… »

    Il ne s'en rassasierait jamais. Entrouvrant les yeux, il prenait alors tout son temps pour s'étirer et bâiller.

    - On a bien dormi ? lui demandait Léonie. Mais déjà il feignait de s'être rendormi.

    - Mon chéri... Voyons !

    Plus que tout autre enfant, Léonie aimait ce garçon dont on lui avait confié la bien triste histoire.

    Alors qu'elle ne s'y attendait pas, Jean-Guy sautait du lit, dégringolait l'escalier, toute la maison vibrant de ses cabrioles. Dans la cuisine il faisait bien chaud ; le poêle ronronnait comme un gros chat. Une cuvette d'eau fumante attendait sur l'évier. Gustave, qui avait coutume de se lever tôt, arrivait du jardin. Souvent, s'il était de bonne humeur, il racontait une de ses aventures d'antan. Une nouvelle, disait-il, que l'on connaissait du reste par cœur pour l'avoir supportée mille fois. Tantôt c'était celle de l'adjudant qui avait tué un âne par erreur, au cours d'un combat de nuit ; tantôt celle d'un deuxième classe nommé Gerbaud qui avait flanqué le plat de nouilles à la « gueule » du sergent d'ordinaire. Heureusement, Léonie rompait le charme de l'anecdote :

    - Tais-toi donc, vieux fou !

***

    Et puis un jour, ô bonheur, voici qu'elle est revenue, la belle voiture noire...

    Il a crié : Léa !

    Sans comprendre, elle le regarde.

    Autour d'elle,

    D'autres petits visages d'orphelins

    Se tendent à leur tour.

    Puis il court vers elle,

    La presse contre son cœur.
Et, tandis qu'il sent dans sa gorge

    Poindre le sanglot,

    Il tire de sous sa chemise un dessin,

    Un dessin qu'il a fait tout pour elle.

    Tiens, Léa, vois comme il est beau !

    Prends-le, il est à toi.
C'est un soleil gros comme un Dieu,

    Une maison avec un toit rouge sang,

    Une toute petite maison

    Perdue dans un grand champ.

***

    Cependant, au château de Vaubigny, Mylène s'était dangereusement affaiblie. Elle ne quittait plus le lit où elle reposait, blafarde sous un baldaquin argenté, refusant de boire et de manger. Et le médecin, fort en peine, s'arrachait à cause d'elle les rares cheveux blancs qui lui restaient.

    Un soir, s'étant assise auprès de sa fille, Berthe demanda :

    - Mylène, ma chérie... dis-moi ce qui ne va pas !

    L'enfant demeurait immobile, le regard ailleurs. Par instants, ses yeux se fermaient : on l'eût crue morte.

    - Mylène, je t'en supplie... tu me fais trop de peine.

    La pauvre femme se heurtait à un mur de souffrance. Des larmes coulèrent abondamment sur ses joues.

    - Mylène !

    Sans doute par pitié, Mylène posa une main sur les cheveux de sa mère.

    - Mais vous savez bien... Je veux mon papa ! dit-elle.

    - Oh ! Mylène...

    - Faut pas pleurer. Vous, je vous aime bien... Vous êtes gentille...

    - Mon enfant. Ma chère enfant !

    - Dites-moi... Où ils ont emmené mon papa ?

    - Mylène, écoute-moi bien...

    Péniblement, Mylène se haussa sur les avant-bras.

    - Vois-tu, ma chérie, s'il ne s'agissait que de moi, tu le reverrais...

    - C'est donc à cause du vilain Monsieur ?

    - Mylène, il ne faut pas dire cela...

    - Si ! Il est méchant. Et mon papa, quand il le verra, il le tuera !

    Déjà à bout de souffle, Mylène retomba sur le lit. Son beau visage se crispa de douleur.

    ***

    Et les jours passèrent. L'enfant ne cessait de s'évanouir, de sorte que le médecin, après avoir tout tenté, remballa ses potions et prescrivit l'hospitalisation. Mais De Parlier, toujours soucieux de son honneur, s'y opposa fermement en disant qu'il ferait venir au château une équipe spécialisée. Le lendemain soir, cette dernière arriva, composée de trois infirmières et d'un médecin. Deux fois par jour, un professeur réputé de la faculté de médecine de Nancy venait les rejoindre afin de faire le point sur la situation. Tous en étaient convaincus : il fallait perfuser l'enfant. Mais à quoi bon si cela devait durer des mois, voire des années ? Le professeur confia bientôt son in- quiétude :

    - L'état de votre enfant empire, dit-il à Félicien. Je crains que nos services ne vous soient plus d'une grande efficacité.

    - Enfin, Docteur, il y a encore de l'espoir ?

    - Guère...

    - Expliquez-vous !

    - C'est une affection psychosomatique grave. Pardonnez-moi de vous dire cela, mais il est de mon devoir de vous informer que votre enfant peut mourir.

    - Mourir ? Vous n'y songez pas !

    - Ce soir, demain, dans huit jours... Peut être davantage.

    Félicien avait blêmi. C'était comme une tempête qui s'abattait soudain. Lui, l'impassible, petit à petit perdit son sang froid. A cause de ce sinistre individu qui l'avait kidnappée, Mylène pouvait mourir.

    Mourir ! Ce mot courait dans son esprit ; il le formulait sans cesse, en pesait le sens, les conséquences.

    Et les heures s'écoulaient : il se sentait devenir fou. La nuit, il ne dormait plus. Cette phrase l'obsédait : « Mylène peut mourir. »

    Toute sa littérature... soudain oubliée ! Aurait-il même la force de s'y remettre un jour ? Lui qui, d'habitude, s'en- fermait pour travailler à ses mots, souhaitait maintenant la compagnie de la bonne et de Berthe,  à qui - et à leur plus grand étonnement - il dévoilait à présent son angoisse. Aimait-il donc sa fille plus qu'on ne l'imaginait ?

    ***

    Quand la porte de la chambre s'ouvrit, Mme De Parlier était au chevet de Mylène.

    - Approche petit ! dit-elle au garçon qui restait debout sur le seuil.

    D'abord elle ne l'avait pas reconnu, tellement il avait changé. Ce fut seulement lorsqu'elle le vit tout près de sa fille qu'elle s'écria :

    - Jean-Guy !

    Face aux deux enfants réunis, elle ne put retenir ses larmes. Félicien, le corps droit, fixait intensément Mylène. S'attendait-il à ce qu'elle s'éveillât brusquement ? Mylène dormait.

    Certes, Félicien avait bien préparé Jean-Guy à cette visite impromptue. Il lui avait surtout recommandé de ne pas s'émouvoir, Mylène étant très malade mais en voie de guérison.

    - Tu t'approcheras d'elle, lui avait-il dit, et tu lui parleras doucement...

    Hélas ! Une fois devant la petite, Jean-Guy ne put prononcer un seul mot. Une boule d'émoi, mêlée à un sentiment de culpabilité, obstruait sa gorge. Pourquoi n'avait-il pas révélé à Nina le secret d'Ursule ?

    Une lumière brillait sous l'abat-jour masqué par un linge. La tête inclinée, Mylène sommeillait. Son souffle gonflait la couverture par saccades. Allait-elle mourir, déjà ?

    Alors ils perçurent un balbutiement.

    - Pa... pa.

    Jean-Guy s'était retourné ; il interrogeait De Parlier du regard.

    - Je suis là, ma chérie, dit Félicien en se précipitant vers elle.

    Puis il tomba à genoux, murmura :

    - Pardon Mylène... Pardon.

    Il avait allongé un bras au-dessus de sa fille, l'autre main lui caressant les cheveux.

    À quoi bon ! Mylène répétait inlassablement :

    - Pa... pa.

    Félicien essuya une larme, se releva puis s'éloigna hâtivement. On l'entendit courir dans la salle à manger, revenir et descendre l'escalier. Plus tard, sa voiture traversa le parc. Il s'en allait on ne sait où...

***

    - Pa... pa. Pa... pa.

    C'était sa tige nourricière qu'elle réclamait. On la lui avait coupée l'autre après-midi ; et depuis, elle avait soif d'Eau d'Épine, de cette bonne eau venue du cœur et des racines, sans laquelle un être meurt, n'est plus rien.

    Le lendemain, tandis que Félicien reconduisait Jean-Guy à Bretel, Berthe pénétrait discrètement dans la chambre de Mylène.

    Elle ouvrit les rideaux, entrebâilla la fenêtre afin de chasser le relent de drogue qui viciait l'atmosphère. Pas un instant elle n'avait songé aux conséquences de ce qu'elle allait faire. Son seul souci était d'accorder une dernière faveur à sa fille, fût-ce au prix du mensonge. Elle s'approcha du lit et, d'une voix qui déjà n'était plus sienne, murmura :

    - Mylène... Ursule va venir...

    Et comme dans un de ces miracles auxquels on ne veut pas croire avant de l'avoir vu soi-même, les deux petits yeux de Mylène se mirent à cligner, puis à s'ouvrir tout grands.