« L'eau dépine », Les Vorice de Bretel   

Les Vorice de Bretel

    Aux côtés de Jean-Guy, l'assistante sociale se forçait à sourire.

    - C'est vraiment beau ! disait le garçon.

    - Puisque tu le dis ...

    La monotonie du paysage ainsi que le roulis discret de la voiture, plongeaient la jeune femme dans un demi-sommeil. Elle avait beau cligner des yeux, tourner son regard à droite et à gauche, s'accrocher à l'horizon sans fin de la route, son menton s'affaissait lentement par sac- cades.

    À l'entrée d'un village, soudain l'automobile freine à mort, se cabre : un grand chien jaune file en traversant la route, les oreilles basses, la queue entre les pattes.

    - Il a eu chaud ! s'exclama le chauffeur.

    Sans avoir bien compris ce qui était arrivé, l'assistante sociale ajouta :

    - Oui, comme vous dites.

    Elle se rendormit. De nouveau les arbres défilaient. Le chauffeur baissa la vitre de sa portière ; un air frais s'engouffra dans la voiture.

    - Madame, Madame, dit encore Jean-Guy, qu'est-ce que c'est, là ?

    - Un silo à betteraves, répondit-elle en écarquillant les yeux. Mais déjà ses paupières retombaient.

    Ils traversèrent d'autres villages, mornes et laids, quand, tout à coup, apparut la pancarte indiquant Bretel. La ville était là, en contrebas.

    Si l'homme au crâne chauve restait serein, sa collègue, en dépit d'une somnolence qu'elle ne parvenait pas à maîtriser, ressassait de bien sombres pensées. Les doigts en sueur, elle jouait fébrilement avec les coutures saillantes de son siège.

    « Vite ! se disait-elle, et qu'on en finisse ! »

    ***

    Elle repensait au petit Éric de Landrichamp qu'elle avait dû conduire la veille, non loin de la frontière belge, chez de nouveaux parents. A lui aussi elle n'avait rien dit: son métier voulait qu'elle se comportât de la sorte. Du ma- tin au soir, cinq jours par semaine, elle accompagnait les déracinés du jeune âge. On l'avait du reste choisie parmi tant d'autres à cause de ses qualités exceptionnelles et surtout... de sa fermeté. Jusqu'alors elle ne s'était jamais laissée attendrir. Or voici qu'hier, sans qu'elle sût vraiment pourquoi, quelque chose s'était passé en elle ; un malaise l'avait envahie.

    Comme à l'accoutumée, Éric s'était fait conter l'alibi ; et quand il avait commencé à poser des questions embarrassantes, vite la jeune femme s'était réfugiée derrière le mensonge.

    - Oui, nous irons voir mémère !

    Presque toujours ce genre d'argument triomphait : le gosse, une fois à destination, n'y pensait plus ; et elle n'a- vait qu'à s'esquiver. Hélas ! Pour Éric cela s'était mal terminé. Au retour, toute seule sur le siège arrière de la voiture, elle s'était laissée aller, tandis que l'œil discret du chauffeur l'observait dans le rétroviseur.

    Oui ! Figé dans son esprit comme le plus cruel des souvenirs, le visage d'Éric la hantait. Elle envisagea même de démissionner ou de changer de poste, tellement cette misère d'innocents lui devenait insupportable. Elle ne pouvait s'empêcher de revoir la mère défunte et l'enfant auprès d'elle, qui criait son désespoir en martelant de ses petits poings le corps déjà froid. Cet enfant, bien sûr, c'était Éric. Un cancer à la gorge... une grande boîte enfouie profondément dans l'argile : voilà ce qu'ils ap- prendraient plus tard, lui et ses six frères et sœurs, lorsqu'ils auraient fini d'être gosses. Les plus jeunes connaîtraient sans doute un autre amour; ceux qui avaient le cœur mûr se débattraient longtemps encore contre les souvenirs, maudiraient en leur tréfonds l'Être infini coupable de les avoir privés si tôt de l'essentiel. Quant au père, si soudainement séparé d'eux, peut-être viendrait-il les visiter, par un de ces beaux dimanches où le créateur fait éclore les roses en même temps que le cœur de ses pauvres.

    ***

    Que c'était mal de mentir ! Elle pensait bien à réparer ; mais déjà la voiture se faufilait à travers la ville.

    - C'est ici, Madame ? questionna Jean-Guy.

    - Oui, répondit-elle.

    - Alors je vais revoir Léa ?

    Leurs yeux s'étaient rencontrés. Elle devint rouge. Le garçon comprit la supercherie.

    - Je veux voir Léa, cria-t-il. Je veux la voir, c'est ma petite sœur... Vous me l'avez promis.

    Elle ne disait mot, tandis qu'il continuait de la supplier inlassablement. La voiture traversa un pont, prit aussitôt à droite ; et la gare de Bretel apparut.

    Ils s'étaient arrêtés. Le chauffeur descendit.

    - Tu as vu le train, là-bas ? dit la jeune femme.
Mais Jean-Guy baissait les yeux. De temps en temps, il suffoquait comme s'il allait pleurer.

    - Je veux voir Léa, Madame, vous savez... dit-il.

    Le chauffeur, qui s'était approché d'une maison à volets verts, revint en criant :

    - C'est ici !

    Au premier coup de sonnette, un chien se mit à aboyer. Puis une femme voûtée vint ouvrir. Elle devait être âgée d'au moins soixante dix ans et portait un ample tablier bleu.

    - Madame Vorice ? demanda l'assistante sociale.

    - Elle-même.

    - Nous vous amenons un petit pensionnaire.

    Il y eut une brève présentation pendant laquelle le garçon se blottit très fort contre l'assistante sociale.

    - Eh bien, s'exclama Madame Vorice, depuis le temps que je vous attendais... Allez ! Entrez donc.

    Elle passa devant eux. Son menton en galoche s'agitait d'aise. Le chien, comme pour saluer la venue du futur petit maître, se jeta en avant, les pattes dressées, la langue tendue.

    Jean-Guy poussa un cri.

    - N'aie pas peur petit... c'est pour jouer.

    Ils entrèrent dans la maison par la véranda. La cuisine, minuscule, était meublée de façon vieillotte : une toile cirée sur la table... deux ou trois cadres posés sur un buffet bas... des souvenirs déjà jaunes et poussiéreux. Un homme aux cheveux blancs lisait dans un fauteuil, à l'entrée de la salle à manger. La télévision braillait pour les murs.

    - C'est le gamin, Gustave ! cria la vieille.

    Absorbé par sa lecture, Gustave ne bougeait pas.

    - Gustave ! insista-t-elle, éteins-moi cette télévision: on ne s'entend plus ici.

    Le vieux, ôtant alors ses lunettes, se redressa d'un bond :

    - Quoi ? dit-il.

    - Le gamin est arrivé, voyons !

    - Quel gamin ?

    - Mais celui de l'assistance...

    Madame Vorice, qui s'était tournée vers la jeune femme, lui confia discrètement que son époux commençait... à se faire vieux.

    - Ah ! s'écria Gustave, longtemps après.

    - Il n'arrête pas de bouquiner, expliquait Madame Vorice. J'ai beau lui dire qu'il se fatigue la vue...

    - Et qu'est-ce que tu veux que je fasse, toi ? dit Gustave.

    - Mais pardi ! Depuis le temps que je te demande de me réparer mes cabanes à lapins...

    - Oh ! Tu le sais bien va ... Je ne sais plus “arquer”. Forcément, à nos âges.

    - Vieux malin ! dit-elle.

    À la vue de ces vieillards véhéments, Jean-Guy tremblait de tous ses membres.

    - Voulez-vous boire une petite goutte ? proposa Gustave à l'homme chauve.

    - Non, ne vous dérangez pas...

    - Pensez-vous ! Et puis ça me fera l'occasion de trinquer avec vous. Ma vieille n'est guère facile, savez-vous ? Elle m'interdit toutes les bonnes choses.

    Ce qu'il avait l'air malicieux, le bonhomme !

    - Tais-toi donc, éclata Madame Vorice. Tu vas leur faire croire que je suis une mégère ; et le gosse aura la frousse... Mais, au fait, comment s'appelle-t-il ce garçon ?

    - Jean-Guy, dit ce dernier.

    - Jean-Guy comment ?

    - Ménager, Madame.

    - Tiens, tiens ! dit Gustave à la façon de quelqu'un qui revient d'un long voyage. Quand j'étais soldat à Compiègne, il y avait un Ménager dans notre chambrée. Oui ! Un gaillard... un de Soissons...

    - Mais tais-toi donc ! l'interrompit son épouse. Est-ce qu'il sait, le gamin ?

    - Bon ! Je ne dirai plus rien.

    Plus tard, après avoir réglé les formalités de la prise en charge, l'assistante sociale toussota, se mit debout ; puis elle repoussa délicatement sa chaise contre la table et l'homme chauve fit de même.

    - Alors Jean-Guy, dit Madame Vorice, tu restes avec nous ?

    - Non.

    - Comment non ?

    - J'habite à Lontru, moi...

    - Tu seras bien ici, tu verras...

    - Non.

    Comme la jeune femme était pâle ! Allait-elle, une fois encore, se tirer de ce mauvais pas ?

    Ce fut alors que Madame Vorice suggéra :

    - As-tu déjà vu des cochons d'Inde, mon garçon ?

    - Non Madame.

    - Viens, je vais t'en montrer.

    Jean-Guy hésita d'abord ; puis, s'adressant à l'assistante sociale :

    - Vous m'attendrez ? Dites... vous m'attendrez ?

    Elle ne répondit rien. Elle ne voulait plus mentir.

    Elle eut alors un fin sourire... un de ces sourires professionnels chargés d'épines.