« L'eau dépine », L'assistante sociale   

L'assistante sociale

    Ce samedi après-midi, l'assistante sociale était revenue aux maisons rouges. « Tout va mal chez les Ménager ! », disait-on partout.

    L'absence de Jean-Guy avait mis le feu aux poudres. D'abord l'école était intervenue en haut lieu, le maître n'ayant d'ailleurs pas osé décliner sa propre identité par crainte des représailles de Charles Ménager. Puis, de l'académie, la plainte était arrivée entre les mains du pré- fet avant d'échoir sur les bureaux de l'assistance publique.

    L'état de Bernadette empirait. Elle avait, fréquemment, des crises de délirium qui lui faisaient faire n'importe quoi. Il lui arrivait en effet de partir, sans trop savoir où elle allait, à demi nue, et de parcourir plusieurs kilomètres avant que les gendarmes ne la ramènent chez elle dans un piteux état. Avant, lorsqu'elle avait bu, elle aimait chanter ; tout le pays résonnait alors de ses pots-pourris. Aujourd'hui, elle en était arrivée au stade de l'aliénation mentale. Elle ne chantait plus ; son comportement effrayait même ceux qu'elle côtoyait. Le soir de l'épopée de son fils, on l'avait ramassée dans un fossé, sur la route de la Barre. Aussi, l'avis des Lontrusiens était-il unanime : il fallait vite protéger son garçon.

    Quant à Charles Ménager, depuis plusieurs jours, il était introuvable. On l'avait aperçu dans un estaminet, si lamentablement affublé que le rapporteur n'excluait pas l'éventualité d'une erreur de personnage. Au fond, chacun connaissait la raison de cette fugue : la paie de la froma- gerie Vorand avait été distribuée la semaine dernière.     Partout les ragots fusaient. Bien que personne n'en eût voulu chez soi, c'était toujours de Jean-Guy qu'on parlait. A tout instant de la journée, il n'y avait pas un pavé, une fontaine, un bistrot... où des commères ne chuchotassent gravement :

    - Vous savez, ma chère, le petit blond chétif... celui qui arrive toujours en retard à l'école... Votre garçon a dû vous en causer !

    - Non, je ne vois pas.

    - Voyons, le coup de la gifle, le sang...

    - Ah oui, vous voulez parler du petit Ménager. Dites-donc, le maître y est tout de même allé un peu fort ce jour-là...

    - Eh ! Ma chère, mettez-vous un peu à sa place.

    Elles jacassaient à plaisir.

    - Pensez donc qu'il s'est sauvé de chez lui... A-t-on jamais vu des choses pareilles ? Et je vous demande, moi: qu'est ce qu'on fera plus tard de ces jeunes-là ? C'est de la mauvaise graine ! Et moi je dis toujours : tel père, tel fils ! Souvenez-vous du grand Russet...

    - Ah ! Lui... ne m'en parlez pas. Je comprends pourquoi l'instituteur veut empêcher la racaille de se reproduire.

    - Si encore les services sociaux s'y étaient pris plus tôt ! Mais non. Ce sont des fonctionnaires, voyez-vous... c'est la faute au dossier !

    - Mais l'assistante sociale est venue !

    - Trop tard... comme toujours. C'est bien ce que je vous dis. Tenez ! Si elle n'avait pas tant tardé, savez-vous qu'il y aurait un petiot de moins au cimetière ?

    - On a dit que c'était un accident.

    - Et mon œil, ma belle !

    - Si... Il paraît que c'est le gamin qui a laissé tomber son petit frère.

    - Trop facile de mettre ça sur le dos d'un gosse. Moi je vous dis qu'on a étouffé l'affaire. C'est l'état qui était responsable. Un point c'est tout.

    À la limite de la querelle d'opinions, les langues se fermaient soudain. Après tout, qu'y pouvaient-elles, ces braves dames ?

    De temps en temps, c'était la mère Bodin qui en rajoutait une couche. Délaissant son bistrot, elle rejoignait Margot, la femme du percepteur.

    - Ah ! disait celle-ci en plaisantant assez pour laisser croire qu'elle ne plaisantait pas, c'est vous qui faites du tort en vendant vos boissons alcoolisées !

    - Moi ? lui renvoyait Eugénie du tac au tac : je ne force personne ! Boit qui veut. Et puis... le Jean-Jean vend son tabac, ça tue comme un poison. Le garagiste vend ses autos, ça tue pareillement...

    - Tout de même, Eugénie, avouez que si on interdisait une bonne fois l'alcool au lieu d'en faire de la réclame, ces misères n'arriveraient pas.

    - Vous me faites bien rire, Margot. Mais que mettriez-vous à la place ? Dites-moi... Ce n’est pas le tout d'enlever le pinard...

    - Riez ma belle, riez ! Je sais ce que je dis. Car moi, figurez-vous, ces choses-là, ça me révolte.

    Margot, son fardeau de bigoudis sur le crâne, renchérit :

    - Et vous verrez, chez les Ménager, ça va finir par un autre drame. Déjà, quand je les ai vus arriver, je l'aurais bien parié. Vous vous souvenez, Eugénie ? Ils n'avaient rien sur le dos, surtout le gamin... en petit short sous la neige.

    - Si je me souviens ? Nous étions déjà là toutes les deux. Il faisait un froid de chien. Même que je venais d'avoir ma première attaque de goutte. Rappelez-vous ... Quel orteil, mon Dieu ! Vous riez... C'est pourtant vrai.

    - Excusez-moi, Eugénie, je ne le fais pas exprès... C'est la façon dont vous le dites qui me fait sourire.

    Margot toussota puis reprit :

    - Et l'enterrement du petit ? Pendant qu'on mettait en terre son “ p'tiot ” Ménager se foutait la cuite au bistrot ! Si c'est pas honteux...

    - Et ce drap, quand je suis allé bénir le corps ? Jaune comme votre robe, et je n'exagère pas. Oh ! Margot, c'est à vous faire pleurer !

    Julie Colleaux, toujours fidèle derrière ses rideaux des maisons rouges, s'écria soudain :

    - V'là le gamin ! Ça va lui fiche un sale coup.

    - Maman, je veux le voir. Je veux le voir, suppliaient ses marmots agglutinés autour d'elle.

    - Trop tard, dit-elle, il est déjà rentré.

    ***

    On avait conduit sa mère à l'hôpital. Un papier, rédigé par l'ambulancier, le lui disait clairement.

    Jean-Guy se retrouvait donc seul. Ceux qu'il avait aimés s'en allaient tour à tour. « Nous allons vivre en paix », avait promis sa mère. Mais cette paix, pourtant bien amorcée, qu'était-elle devenue ? Un immense désespoir l'envahissait.

    Il ressortit.

    Julie Colleau, toujours en faction, rappela son plus grand fils :

    - Vite, Titi, il va repasser !

    Mais Titi écartait trop fort les rideaux ; alors elle grommela :

    - Arrête, il va te voir.

    - Maman, t'as vu... on dirait qu'il pleure.

    - À sa place, tu rirais toi ?

    - Je peux sortir, maman ?

    - Pourquoi donc ?

    - Comme ça... pour rien...

    Titi n'attendit même pas l'autorisation de sa mère. Il se précipita sur le pavé et se mit à suivre l'infortuné pas à pas. Un peu plus loin, comme prévu, le fils de la Fernande le rejoignit.

    Sur le pont de l'Audry, Jean-Guy s'était arrêté. Comme il se penchait longuement, Titi demanda :

    - Tu crois qu'il va sauter ?

    - Peut-être...

    Or, Jean-Guy n'y songeait même pas. Sa pensée, tout comme son ombre, se perdait simplement dans l'eau calme. Il repartit, sans un regard vers ceux qui le suivaient.

    Quand il fut à la hauteur de la maison Villingrin, on le vit bifurquer à droite, puis disparaître sous les arbres.

    - Il va chez la Teuteu ! s'exclama titi. Si on lui tendait un piège pour quand il ressortira ?

    Mais comme s'il eût réalisé soudain la monstruosité d'un tel projet, l'autre répondit gravement :

    - Non, moi je rentre...

    ***

    Très tôt le lendemain, une belle voiture noire stationna devant la baraque des Ménager. Son moteur s'était tu. Des portières avaient claqué. Jean-Guy, réveillé brutalement, colla son oreille tout contre la porte, perçut des chuchotements.

    Il était mort de peur.

    Quelqu'un frappa. Le gamin retint son souffle : si on venait pour l'emmener ?

    On cogna de nouveau, plusieurs fois ; et la baraque trembla.

    Jean-Guy enfila ses savates puis, sachant bien que, tôt ou tard, il devrait finir par céder, il ouvrit doucement la porte : un homme, grand et chauve, se tenait devant lui.

    - Bonjour, dit ce dernier en s'efforçant de sourire.

    Jean-Guy l'observa.

    - Bonjour Monsieur. C'est pourquoi ?

    - Nous voudrions te parler, petit...

    - Maman n'est pas là.

    - Nous le savons bien. Justement... Allez, laisse-nous entrer !

    Dès cet instant, Jean-Guy devint méfiant. Quand l'inconnu voulut pénétrer dans la maison, le garçon ne lui en laissa pas le temps et claqua violemment la porte.

    - Petit ! Petit ! N'aie pas peur, nous sommes ici pour t'aider. Allez, ouvre-nous !

    Jean-Guy cette fois frissonna. Une autre voix le suppliait derrière la porte. C'était celle de Firmin Laval. Il l'avait tout de suite reconnue.

    Il y eut encore un long silence puis, doucement, la porte s'entrouvrit. Le gamin capitulait. Devant lui, à présent, se tenait une dame, jeune et jolie, qui lui parlait avec douceur :

    - Jean-Guy, tu vas venir avec nous.

    - Maman va rentrer... et papa aussi.

    - Ton papa ? dit-elle, on l'a incarcéré hier.

    - Dépêche-toi ! ordonna l'homme chauve qui s'impatientait maintenant au volant de la voiture.

    Le ton avait changé, l'expression des visages aussi. Jean-Guy réalisa qu'il ne pourrait plus échapper à son triste sort. Il risqua :

    - D'accord, je vous suis ; mais à condition que vous m'emmeniez voir ma petite sœur Léa.

    Connaissait-elle seulement Léa, cette ravissante assis- tante sociale ? Sans hésiter elle acquiesça :

    - Oui Jean-Guy, nous t'y conduirons...

    Et le gamin embarqua docilement dans la voiture noire.