« L'eau dépine », Visite à Nina   

Visite à Nina

    Cette idée lui était venue soudain, à la pensée que Nina dût s'ennuyer ; et, sans même avoir réfléchi, il s'était mis en route, persuadé qu'avant la tombée de la nuit il aurait eu le temps à la fois de la revoir, de lui confier le secret d'Ursule et de regagner ensuite les maisons rouges.

    Ses souliers étaient trop justes et leurs semelles décollées claquaient. Il avait mal, mais tant pis ! L'essentiel était d'aller jusqu'au bout...

    Après deux bonnes heures de marche et malgré la souffrance intense qu'il n'avait cessé d'éprouver tout au long du chemin, il arriva enfin sur la grande place de Naux-Bilaine, là-même où avait eu lieu la tragédie de la fête patronale.

    Il s'arrêta, ôta ses chaussures et vit que ses pieds nus, par endroits, commençaient à saigner. Mais rien ne l'arrêterait. Il se remit en route avec ce seul mot qu'il répétait inlassablement dans sa tête : Nina !

    Des voitures passaient, certaines ralentissant comme pour prendre le jeune piéton, puis repartant ; d'autres ne s'arrêtant même pas. L'aspect misérable du gamin décourageait-il les chauffeurs ? Jean-Guy n'en était nulle- ment surpris, préférant même ne pas être pris, tellement il avait peur de ces gens et de leurs questions souvent insidieuses.

    À la patte-d'oie de Vaubigny, il eut une frayeur : deux gendarmes étaient plantés là, au beau milieu de la chaussée, réglant la circulation. Son sang se glaça. Depuis l'arrestation d'Ursule, ces hommes en noir le fascinaient. Même la nuit, il en rêvait.

    Puis la chaleur devint si forte que le goudron fondait par endroits. La chemise de Jean-Guy était à tordre. Il escalada un talus, se coula sous des fils barbelés, marcha à travers champs tandis que des génisses gambadaient, comme accrochées à ses pas. Au moment où il traversait la voie de chemin de fer, il jeta un long regard sur la vallée. L'atelier de mécanique du père Dulète, avec son toit de tôles ondulées, scintillait sous le soleil. Des carcasses de voitures achevaient de pourrir tout autour. Plus à droite, c'était l'étang Laraigné, asséché en la saison, ainsi que les premières maisons de Vaubigny. Quant à la patte d'oie et à ses fidèles gardiens, elle n'était déjà plus qu'un point noir dans le lointain.

    ***

    Quand la gare de Vaubigny apparut, Jean-Guy se relâcha. Ses pieds avaient cessé de le faire souffrir. Seule la fatigue l'envahissait, le forçant à ralentir sa marche. Il se hâtait pourtant ; sans cesse l'image d'un château mer- veilleux lui venait à l'esprit. Des enfants jouaient au radeau sous un pont. Il les observa quelques instants. Arrivé à l'église, il bifurqua à droite et commença l'escalade d'un raidillon que les voitures elles-mêmes ne grimpaient qu'avec difficulté. Ce fut sans doute la plus terrible ascension de ses jeunes années. Courbé comme un vieillard, boitillant, il se traînait maintenant, tandis que, tout là haut, le château l'attendait, magistral.

    Quel accueil allait-on lui réserver ? Au fond, il hésitait : soit il se manifestait discrètement, attirait l'attention de Nina... ou bien il entrait au château comme le plus commun des visiteurs. De peur qu'on ne le jetât dehors, son plan fut tracé. Il se cacherait, sifflerait au bon moment dans ses doigts et Nina finirait bien par le reconnaître. Une fois réunis, ils s'accroupiraient et il lui raconterait l'histoire d'Ursule. Il prendrait même beaucoup de précautions... afin que cette nouvelle ne fît pas trop de peine à Nina.

    « C'est moi, Nina, dit-il tout bas. Je suis tout près de ton château. Dis-donc, ce qu'il est grand ! Et ce mur, tout autour, pourquoi ? Mais tu vas voir, j'arriverai bien à passer. C'est dur, très dur... Tu vois, je cours, je ne sens plus mes pieds, mais je vais venir et je te dirai tout sur ton papa ; même qu'il faut lui pardonner parce que c'est de la faute de l'Autre, de l'Esprit. Peut-être m'aperçois-tu maintenant, par ta fenêtre. Alors Nina, si vraiment tu me vois, tu es heureuse n'est-ce pas ? Et tu sors pour me rejoindre. Tiens, j'ouvre tout grand mes bras ; ça y est cette fois... J'y suis. Comme c'est beau chez toi ! Ce parc immense... ce jardin rempli de fleurs. Tu dois être heureuse, toi, avec ces fleurs. Est-ce que je dois frapper ? Non, ce serait trop bête : personne ne m'entendrait. »

    Un instant, puis :

    « Soit, j'attendrai. Quelqu'un finira bien par me voir ».

    Machinalement, tandis qu'il s'était assis au pied de la grille, Jean-Guy leva les yeux. Pourquoi cet écriteau, là? Le garçon se haussa sur la pointe des pieds...

    Il lut : « Par... »

    - Quoi ?  Si c'est ton père qui a écrit ça, tu lui diras qu'il retourne à l'école.

    « Par... tis... en va... cances ! »

    - En vacances ! s'écria Jean-Guy.

    Puis il s'évanouit.