« L'eau dépine », Le délire de Charles   

Le délire de Charles

    Bernadette l'observait, sa fourchette tremblotante entre les doigts.

    - Alors Jean-Guy, dit-elle, et ton école ?

    Le nez dans son assiette, le garçon ne répondait pas. Elle insista :

    - Le maître t'a encore grondé ?

    - Oh ! Maman, lâcha-t-il soudain, si tu savais !

    - Si je savais quoi ?

    - Il m'a mis avec les petits.

    - Et c'est à cause de cela que tu fais cette tête ? Allons, tu dois te sentir plus à l'aise maintenant. La maîtresse est si gentille !

    Jean-Guy ne voulut pas parler de la bastonnade de la veille ; il se contenta d'ajouter :

    - Les autres, ils sont vraiment petits, tu sais...

    À court d'argument, elle se tut.

    Devant elle, les cheveux ébouriffés, Charles Ménager mangeait comme un porc. Quand il eut pris sa dernière bouchée, il soupira profondément - ce qui était plutôt mauvais signe - braqua son gros œil sur l'enfant, puis marmonna :

    - T'as qu'à rester ici, gamin. Après tout, qu'est-ce qui t'empêche de travailler ? Chez Vorand t'auras bien une place de fromager !

    Bernadette avait pâli. Elle connaissait trop son époux pour ne pas comprendre où il souhaitait en venir.

    - Mais Charles, risqua-t-elle, aujourd'hui ce n'est plus comme dans le temps...

    - Tais-toi donc !

    Il but une lampée de vin puis reprit, déjà essoufflé:

    - Plus comme dans le temps... Plus comme dans le temps... La belle excuse ! Dis plutôt qu'on ne veut plus rien faire. Moi, à douze ans, mon vieux m'a fichu dehors avec la musette sur le dos ; et je n'ai rien eu à dire : il avait de la poigne, lui. Dis-toi bien que quand il allait chercher la lanière de cuir pendue au mur, on entendait les mouches voler ; et s'il frappait, nom de Dieu, ce n’était pas de la frime !

    Un silence, le temps de souffler, puis pointant Jean-Guy de l'index :

    - Regarde-moi ce gaillard ! Mais regarde-le donc ! Est-ce que c'est pour faire un bureaucrate, ça ? Allez, si tu ne veux pas le voir se transformer en fillette, il faut le redresser... et tout de suite. Ah ! Comment va ton école? Je vais t'en foutre moi, des écoles. La paix avec ça ! S'il ne veut plus y aller, il a bien raison. Moi j'ai un CAP, arraché avec de la peine aux cours du soir, une belle grande image qui traîne quelque part dans un tiroir. Et je suis fromager ! Tu sais ce que c'est qu'un fromage, gamin? Non. Eh bien t'en mangerais plus si tu savais...

    - Charles, supplia Bernadette, je t'en prie. Tu vas lui donner de mauvaises idées. Aujourd'hui, celui qui n'a pas un petit bagage, n'arrive à rien... Et puis, de toute façon, tu ne veux tout de même pas en faire un pareil à nous. Dis, Charles, tu as bien un peu d'ambition pour ton fils ?

    Contrairement à ce qu'elle attendait, Charles ne répondit rien. Elle ajouta :

    - La scolarité est obligatoire jusqu'à quatorze ans. Après, ma foi, peut-être qu'on le mettra en apprentissage, notre Jean-Guy.

    - Qu'est-ce que ça veut dire : obligatoire ? s'exclama Charles. Hein ! Tu le sais, toi ? Crois-tu donc qu'on mettra le gosse en prison ? Ah ! Tes obligations, tes devoirs ; mais tu en as à revendre, ma belle... Tout ça, c'est pour les flemmards, pour ceux qui n'ont pas le courage de se rebeller. Qu'on les parque « vindieu » ! Allez ! Comme des brebis... C'est tout ce qu'ils méritent.

    Visiblement épuisé, Charles avait soif :

    - Passe-moi le vin, Dédette !

    Bernadette obéit. Charles empoigna son verre, y versa ce qui restait de la bouteille, le but d'un trait.

    - Si c'était moi, l'Guy-Guy, beugla-t-il alors, je ne remettrais plus les pieds dans son école. Tous des « pourris », là-dedans ! Les gosses... et l'instituteur avec.

    - Charles, l'interrompit Bernadette, ne dis pas des choses pareilles : tu ne les penses pas.

    - Toi, fiche-moi la paix ! C'est au gamin que je cause.

    Ses yeux ivres lançaient à sa femme des éclairs foudroyants.

    - Alors, mon fiston, comme ça tu t'es fait ramasser par les flics ? dit-il.

    - Oui papa.

    - C'est malin... Maintenant on va me regarder de travers à Lontru.

    - Papa, c'est Lidoulet qui nous a dénoncés.

    - Lui ? Pas étonnant. Un faux-jeton comme pas deux. Ah ! Si je le coince un jour, celui-là, sûr qu'il passera un sale quart d'heure.

    Jean-Guy sentit battre son cœur. Il aimait entendre son père parler ainsi, comme un homme prêt à combattre l'injustice. Dommage que ce ne fût pas toujours pour la bonne cause. Sortant de son mutisme, Bernadette fit alors remarquer :

    - Mais c'est mieux quand même que notre Jean-Guy soit revenu chez nous !

    - Comment ça... mieux ? explosa Charles. Tu n'y es plus, toi. Qu'as-tu donc dans la cervelle aujourd'hui ?

    - Charles ! Ne fais pas l'indifférent. Avoue que tu préfères voir notre fils de retour.

    - Oh, le gamin là haut, c'était déjà une bouche de moins à nourrir.

    Bernadette prit cela comme une gifle.

    - Charles, murmura-t-elle. Charles... Puis elle s'effondra sur sa chaise tandis que son homme prenait Jean-Guy à témoin.

    - Tu vois gamin, avec ta mère c'est toujours comme ça. Je ne puis rien dire, elle se met tout de suite à chialer. Si tu savais comme ça m'énerve... bon Dieu !

    - Mais papa...

    - Tu n'étais pas bien à la Boulette ?

    - Si ! J'y étais très bien. Seulement...

    - Quoi, tu ne vas pas me dire qu'on te manquait ?

    - Non papa.

    - Alors, tu n'y retournerais pas ?

    - Pas tout seul. Avec vous-deux, pourquoi pas...

    Charles but vite une autre gorgée de vin.

    - Ah ! Quelle farce ! dit-il.

    Puis se tournant vers Bernadette qui sanglotait toujours, il prit un air ironique :

    - Après tout, ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée. Foutre le camp n'importe où tous les deux, le père et le fils. Ne plus revoir ces sales gueules de tous les jours.

    - Et nous alors ? dit Bernadette effarée.

    - D'ailleurs, si c'était à refaire, insista Charles, je ne me serais jamais marié. Plutôt crever, m'entends-tu ? Crever!

    Cette fois, c'en était trop. Le cœur de Bernadette flan- chait.

    - Ça suffit, Charles ! hurla-t-elle.

    Des poings elle martelait la table qui sautait par à-coups. Une à une les assiettes voltigeaient, allaient se briser sur le plancher ; et pour finir, la marmite s'en fut vomir son reste de ragoût sur l'évier, éclaboussant au passage le rideau et les pattes de la cuisinière.

    Puis on entendit un râle inhumain. Bernadette avait envahi la table de tout son grand corps flasque.

    - Tu n'as pas été heureux avec moi, Charles ! disait-elle. Tu me l'as déjà reproché cent fois. Mais tais-toi mainte- nant ! Tais-toi, je n'en peux plus...

    Face à ces deux êtres torturés, Jean-Guy serrait les poings sous la table. Il avait fini de manger. Et c'était dommage : pour une fois, sa mère s'était appliquée ; rien ne manquait sur la table, pas même le pain frais, le sirop de grenadine. Pauvre mère qui s'était donné cette peine en vain.

    - Maman, dit le gosse, ne pleure pas. Papa ne l'a pas dit méchamment, tu le sais bien...

    Mais Charles en rajouta encore :

    - Laisse-là ! Tu ne vois pas qu'elle est saoule.

    - Non papa, elle n'est pas saoule, ça je peux le jurer.

    Tandis que Charles riait bruyamment, Bernadette se leva soudain. La bouche crispée de douleur, elle courut s'enfermer dans l'autre pièce en criant :

    - Ah ! Je suis saoule... Je suis saoule...

    Puis le silence revint, aussi cruel que tout le reste. On percevait seulement, par instant, les pleurs étouffés de Bernadette. Alors Jean-Guy se souvint des bonnes résolutions de sa mère et même de ses recommandations: « Surtout, s'il se fâche, ne dis rien ! » Pourquoi s'était-elle rebellée, elle ? Et la lettre qu'elle avait écrite avec ces mots : « J'ai beaucoup changé... ». Allait-elle tenir le coup?

    - Papa, dit-il.

    - Quoi donc ?

    Jean-Guy hésitait.

    - Oh rien, je...

    - Si ! Parle...

    - Non, je t'assure !

    - C'est la morale que tu veux me faire, toi aussi ?

    - Non papa.

    - Alors ?

    - Tu ne te mettras pas en colère ?

    - Mais non, pourquoi voudrais-tu que je me mette en colère ?

    - Papa, je voulais juste te parler d'Ursule.

    Nouveau rire cynique.

    - Ce sac à puces de Milet ?

    - Papa !

    - Cette fripouille ?

    - Tu te trompes, papa. Je sais que tu vas encore te moquer de moi, mais tant pis. Voilà ! Ursule, lui, écrivait de belles histoires.

    - Quelle affaire !

    - C'est vrai, papa ; et si tu veux la preuve, je l'ai.

    Jean-Guy fouilla dans ses poches, prit le papier chiffonné qu'il tendit à son père.

    - Tiens papa, lis... C'est l'histoire d'un petit garçon malheureux.

    Charles eut encore un de ces rires sarcastiques qui avait le don d'irriter son fils. Il prit son air hautain :

    - Moi, lire ça ? Tu n'y es plus, mon garçon.

    - Papa !

    - Tu m'as déjà vu fourrer le nez dans des histoires de gosses ? Allez, remballe ça ! Tu le feras lire à ta mère. D'ailleurs, ton Ursule ne m'intéresse pas.

    - Oh papa, si tu savais...

    - Ce que je sais c'est que c'est un malin. Même qu'il se moque des bonnes poires. Des courbettes, ça il sait en faire... et de jolies pour un quignon de pain, même s'il vous crache dessus par derrière. Des types comme ça, moi je dis que ce sont des nuisibles ; il faut les éliminer.

    - Papa !

    - Au lieu de se contenter du gibier de la Boulette, il vient encore voler les gens d'ici. Oui, voler ! Il cogne toujours aux mêmes portes, chez des plus pauvres que lui. Ton Milet ne me plaît pas. La seule chose que je ne lui reproche pas, ça va te faire rire gamin... eh bien c'est l'affaire de la gamine De Parlier.

    Le visage de Jean-Guy s'éclaira :

    - Nina !

    - Oui... Ils ne l'ont pas volé, ces aristos. Radins comme des poux. Et un Monsieur « de », avec ça. T'as vu leur nouvelle voiture ? Et la Madame qui se promène derrière, avec son chauffeur en casquette ? C'est-y pas beau ça ? Moi je dis même qu'il a fait une sacrée boulette, ton Milet. Crois-moi : il aurait pu les faire cracher. Une rançon... Quelle gourde ! Moi, à sa place...

    - Il n'était pas du tout comme ça, Ursule.

    - C'est bien ce que je dis : un con ! Tu ne nous vois pas, toi, millionnaires ?

    - Non papa.

    - Comment non ?

    - Je ne veux pas être millionnaire.

    - Allez, tais-toi ! Tu ne sais même pas ce que tu dis.

    - Si, je le sais. Être millionnaire, c'est posséder beaucoup d'argent, avoir une grande maison avec un beau jardin tout autour, une automobile, de beaux habits...

    - Et toi, tout ça, t'en veux pas ?

    - Non papa.

    - Des sous, enfin... dit lascivement Charles. Plus besoin de se faire crever à l'usine, ni de se pourrir les pieds dans cette puanteur de lait caillé... et gamin, en plus, j'aurais même une boniche !

    Ses yeux devenaient étrangement gros.

    - Et des femmes aussi, poursuivit-il. Des femmes pommadées que je rosserais à ma guise et que j'prendrais quand j'en aurais envie. Car vois-tu, gamin, avec les femmes c'est comme ça : plus t'as d'sous, plus t'en as !

    - Papa, ce n’est pas joli ce que tu dis là.

    - Et après, la vérité n'est peut-être pas toujours bonne à dire, mais ce n'est pas une raison pour la cacher. Tu verras plus tard. Tu verras...

    - Je ne verrai rien papa. De toute façon, j'aimerais mieux mourir que de voir ça.

    Un silence encore et le garçon reprit :

    - Ursule était gentil.

    - Parce que, moi, je suis méchant ?

    - Mais papa, tu ne comprends pas...

    - Et puis zut ! Fiche moi la paix avec tout ça. Moi je pars maintenant, va voir ta mère. Elle, elle comprendra.

    ***

    Le père parti, Jean-Guy pénétra dans la pièce où sa mère s'était réfugiée en pleurant. D'emblée un relent de vinasse le saisit à la gorge. Bernadette avait fini par s'endormir sur la litière de Léa. Trois bouteilles vides gisaient sur le plancher.

    Jean-Guy se jeta sur sa mère, la secoua.

    - Maman ! Maman ! Tu m'avais promis...

    Une plainte mourut entre leurs corps enlacés.

    - Nous ne reverrons plus Léa... Nous ne reverrons plus Léa.