« L'eau dépine », Retour au bercail   

Retour au bercail

    Le maître, descendu de l'estrade, prit Jean-Guy au passage.

    - Suis-moi, dit-il... Quant à vous autres, je ne veux pas entendre un mot !

    Mais il avait à peine refermé la porte derrière lui et le tapage reprit de plus belle, que la voix de José dissipa une nouvelle fois. Çà et là les écoliers s'agitaient, cognaient ostensiblement des pieds sur la barre transversale de leurs tables.

    - Sûr qu'il lui met une raclée, avança un gosse en jubilant.

    - Oh ! Moi, reprit un autre, maman m'a bien prévenu : si je fais comme ce crasseux des maisons rouges, elle m'enverra en maison de correction.

    Cela fusait de partout :

    - Pourvu qu'il ne saigne pas encore... Moi j'aime pas le sang !

    - T'as vu ses cheveux ? J'crois bien qu'il n'était pas encore lavé.

    - T'as vu son pantalon ?

    - Bah !

    - Je crois qu'il lui manque un bouton.

    - Où ça ?

    - Mais à sa braguette, voyons !

    - Zut ! Lui qui ne met pas de slip...

    - Chut !

    José s'était levé. Tous se turent.

    - Écoutez, je parie qu'on va le changer de classe.

    - Tu crois ?

    - Certain !

    - On va le mettre avec les petits, alors ?

    Et le tapage, que la voix de José dissipa une nouvelle fois, reprit de plus belle.

    - Mais écoutez donc, bon Dieu !

    Les oreilles collées au mur, José entendait distinctement ce que disait le maître à son épouse :

    « Ce petit Monsieur, comme tu le sais, a fait une fugue. S'il croit que cela va arranger ses affaires, il se trompe. Moi j'en ai marre... Marre ! Je n'en veux plus... Arrange-toi avec lui ! »

    ***

    La veille, dès que le gendarme l'eût déposé chez lui, Jean-Guy s'était précipité dans la pièce où Léa dormait d'habitude. Or Léa n'y était plus ; il eut beau chercher partout. Le berceau de Midli gisait, renversé dans un coin ; du linge sale était amassé sur l'évier et la table regorgeait d'une vaisselle déjà puante. De rage, il voulut crier, mais n'en eut pas la force. Quelque chose en lui disait qu'il n'y avait plus d'espoir...

    C'est alors qu'il aperçut, à travers le brouillard de ses larmes, une feuille de papier blanc posée sur la table. À voix haute il lut ces mots écrit par sa mère d'une main tremblotante :

    « Mon très cher petit. Enfin tu es de retour. Quelle peine tu nous auras faite ! Mais j'ai bien réfléchi, va : tu n'y es pour rien. C'est ton père et moi qui n'avons pas su te rendre heureux. Maintenant - et ce mot était souligné trois fois - je t'en supplie de tout mon cœur, ne pars plus jamais. Nous ferons de notre mieux, tu n'arriveras plus en retard à l'école. Sans doute as-tu cherché Léa: rassure-toi, elle va bien. Elle va revenir bientôt. Là où elle est, rien de mal ne peut lui arriver. L'assistante sociale nous l'a prise la semaine dernière pour quelque temps. Il nous reste à prouver que nous sommes capables de la reprendre pour toujours. Et nous le ferons, Jean-Guy ! Je te promets que nous le ferons. J'ai beaucoup changé. Je t'expliquerai plus tard. Je t'embrasse tendrement. Ta mère qui n'a jamais cessé de t'aimer. »

    Au bas de la page elle avait ajouté : « Je suis à Marcq, chez la nourrice, auprès de ta sœur. Je rentrerai par le bus de sept heures. »

    Jean-Guy lut et relut cette lettre, y croyant à peine. Sa joie était immense. Il avait maintenant une vraie maman. Pris d'une soudaine envie de lui faire plaisir, il se mit à débarrasser la table, balayer les pièces et quand, bien plus tard, la porte s'ouvrit, il n'eut pas le temps de lâcher son chiffon à poussières : un corps l'étreignait, secoué d'émoi.

    Cependant, ce bonheur était loin d'être parfait.

    Dans la tête de Jean-Guy couraient encore certaines interrogations :

    - Léa ? Maman...

    - Oh ! Elle ne s'ennuie pas, tu sais. Il ya d'autres enfants avec elle, et même des plus malheureux...

    - Qui ont encore leur maman ?

    - Non, justement, pas tous...

    Jean-Guy s'exclama soudain :

    - Moi, maman, quand je serai un homme, plus tard, je ferai quelque chose pour ces petits enfants... Ce n’est pas de leur faute...

    Puis il ajouta :

    - Tu as porté des fleurs à Midli ?

    - Oui, presque tous les soirs. Et même que je lui parle. Je lui dis qu'un jour on se retrouvera tous, qu'il faut seulement patienter.

    - Et papa ? questionna le garçon.

    - Je ne sais s'il est au travail ou au café, ni quand il rentrera : il a si peu de volonté. Tu comprends, depuis que nous habitons cette fichue baraque, cela va de mal en pis ; au point que je me demande si, finalement, la Julie n'a pas raison.

    - Le démon ? dit Jean-Guy.

    - Je n'en sais rien, mais il doit bien y avoir quelque chose.

    Jean-Guy se souvint alors des propos d'Ursule et de ce qu'il appelait l'Autre. Mais sa mère n'était au courant de rien ; alors il n'insista pas.

    Bernadette poursuivit :

    - Il faudrait que ton père ait un travail qui lui plaise. Or, avec un CAP de fraiseur, il fait des fromages... lui qui, en plus, déteste tout ce qui est laitage. Tiens ! Sur la corniche, tu vois cette drôle de lettre ? Eh bien c'est le dernier avertissement de Vorand. Après, ton père sera licencié.

    - Vorand ferait ça ? Il était pourtant gentil à la mort de Midli !

    - Il faut se mettre à sa place. Depuis ton départ, ton père n'a pas travaillé plus de trois jours.

    Bernadette soupira, puis reprit avec un brin d'amertume :

    - Tu vois notre bicoque ? J'aimerais tellement avoir une gazinière, un fer à repasser électrique, enfin... une vraie maison quoi !

    - Ursule n'avait pas plus de confort, maman.

    - Maintenant il est en prison : la belle affaire !

    - Maman, ne sois pas injuste. Ursule aime Nina et la prison n'y changera rien. Le ciel peut bien leur tomber dessus. C'est ça, le vrai miracle ; comme il en faudrait un chez nous. Moi, maman, j'y crois ; je sais que tout est encore possible quand on a la volonté d'aimer. Si seulement je trouvais les mots qu'il faut pour vous convaincre, papa et toi !

    - Mais nous t'aimons, Jean-Guy, que vas-tu imaginer là ?

    - Je sais... Mais ce n'est pas de cet amour là que je parle !

    - Tu ne penses tout de même pas que nous puissions aller vivre avec toi à la Boulette ?

    - Bien sûr que non, maman ! Du reste, sur ton petit mot... ne dis-tu pas que tu vas tout faire pour que notre vie change ?

    Silence...

    ***

    - Levez-vous, les enfants !

    Un brouhaha s'ensuivit, que la maîtresse fit cesser d'un simple mouvement du bras.

    - Comme vous avez pu le constater, reprit-elle, depuis ce matin Jean-Guy fait partie de notre classe. Il ne s'agit pas pour lui d'un déclassement honteux, qu'il se rassure. Du reste, s'il travaille convenablement, il regagnera vite la classe des grands.

    Elle respira profondément, ne sachant plus très bien comment introduire la question qu'elle avait maintenant sur le cœur.

    - Mes enfants, lança-t-elle, j'ai un reproche à vous faire. Tout à l'heure, je vous ai encore vus vous acharner sur Jean-Guy. Pourquoi ?

    Aussitôt, un gamin s'écria, l'air sincère :

    - C'est pas nous, M'dame, c'est les grands !

    La maîtresse pinça les lèvres et, dubitative :

    - Oui Eric, ce sont bien sûr les grands... ainsi que certains petits. N'est-ce pas Jacques ? Émile ?

    À l'appel de leurs noms, ces derniers rougissaient. Jean-Guy les observait avec une satisfaction à peine masquée.

    - Vous savez tous, pourtant, que Jean-Guy vient de perdre son petit frère.

    - Oui M'dame !

    - N'a-t-il pas assez de chagrin ? Voulez-vous lui en faire davantage ?

    - Non M'dame !

    Alors Jean-Guy se leva et tendit la main :

    - Madame, s'il vous plaît... Mon petit frère est mort, vous l'avez dit. Mais on nous a pris aussi Léa...

    Il avait dit cela avec une telle spontanéité que l'institutrice en était toute retournée.

    - Excuse-moi, Jean-Guy, je ne savais pas...

    La pitié l'envahissait, au point qu'elle fit quelques pas vers lui... puis s'arrêta : il eût été grave de se laisser mener par les sentiments. Si son époux l'avait vue, quelle scène devant les enfants ! Elle ajouta seulement :

    - Pardonne à tes camarades, Jean-Guy. Ils sont trop petits pour comprendre. Désormais, si quelque chose ne va pas, n'aie pas peur, viens me voir !

    ***

    À onze heures trente, ils sortirent. Jean-Guy était transfiguré : la maîtresse l'avait compris ! Elle était même son amie. Pour elle, il se jurait maintenant d'obtenir les meilleures notes de la classe. Quant à ses camarades, il saurait quoi leur dire.

    - Ça va Jacques ? demanda-t-il à ce garçon qui l'avait rossé pendant la récréation.

    Jacques eut un geste évasif et ne répondit pas. Jean-Guy se tourna alors vers Serge qui s'en allait seul sur le chemin.

    - Dis, Serge, tu joueras avec moi tout à l'heure ?

    À cet instant précis, Serge s'écarta. Déjà un corps se vautrait sur Jean-Guy, un poing ferme lui taraudant le menton. Le soleil était si aveuglant que Jean-Guy ne reconnaissait même pas son agresseur. Ce n'est qu'à sa voix qu'il comprit :

    - Alors Ménager, on se fait cajoler par la maîtresse, maintenant ?

    Eh oui ! C'était encore José, le fils du garagiste.

    Après une volée de coups savamment ajustés,  celui-ci s'enfuit en courant, non sans avoir menacé Jean-Guy :

    - Gare à ta g... si tu mouchardes !

    Le visage tuméfié, Jean-Guy sanglota longtemps au bord du fossé. Tandis que les retardataires disparaissaient à la croisée des routes de Limagne et de Brambaison, il se mit à arracher rageusement l'herbe alentour jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un petit bout de terre nue.