« L'eau dépine », L'arrestation   

L'arrestation

    - Jean-Guy, s'il m'arrivait un malheur, tu es un garçon intelligent : raconte tout à Nina ! Dis-lui que je regrette ce qui s'est passé ; parle-lui aussi de l'Autre.

    - Monsieur Ursule, ne pensons plus à cela. Nous allons vivre ensemble désormais ; et personne ne nous retrouve- ra jamais.

    - Oh ! J'ai bien peur que nous ne puissions aller très loin. Lidoulet, pour s'octroyer la récompense, ne va pas manquer de prévenir la police. Et puis, n'oublions pas qu'il est garde-chasse et qu'il connaît la forêt mieux que nous.

    - Mais il ne sait pas qui est Nina. Depuis neuf ans, il a dû oublier...

    - Chut ! fit Ursule.

    Nina revenait vers eux, l'air ravie.

    - C'est notre nouvelle maison, papa ? Elle est bien!

    - Oui Nina, mais pas pour longtemps.

    En effet, par-delà le rideau de broussailles délimitant la coupe, une rumeur montait déjà. Ursule, seul à l'avoir entendue, demeurait perplexe, sans bouger. Puis les voix se firent plus nettes et des hommes apparurent, disposés en éventail tout autour de la cabane. Ursule n'eut plus aucun doute : Lidoulet l'avait dénoncé. D'ailleurs il était là, lui aussi, blotti derrière un gendarme, comme s'il eût craint le regard haineux de celui qu'il venait faire arrêter.

    Fuir ? Trop tard.

    En avant, l'adjudant « Nez Crochu » de Limagne avançait prudemment entre deux de ses collègues qui braquaient leur pistolet dans la direction d'Ursule ; et, loin derrière, venait Firmin Laval, entouré d'une armée de cultivateurs réquisitionnés au passage, fourches et râteaux sur l'épaule. Mais ce n'était pas tout : là-bas, sous les arbres bordant le chemin, un couple étrange attendait l'issue de l'arrestation. Dans la grande voiture noire où ils étaient assis, la dame rongeait ses ongles d'impatience et l'homme tapotait fébrilement son volant.

    - Milet, ne fais pas un geste ! cria « Nez Crochu ». Au nom de la loi, je t'arrête !

    Lidoulet lança :

    - Méfiez-vous, c'est un rusé !

    Aussitôt ce fut la débandade, chacun cherchant un endroit où se réfugier. Ursule observa longuement ces visages défaits qui se montraient par intermittence. Il éprouvait cette angoisse terrible des condamnés à mort, quand les fusils se pointent avant la dernière salve. C'était fini, déjà ; sa vie s'achevait ici, il n'aurait même pas le temps d'embrasser Nina.

    - Rends-toi Milet, ou nous t'abattons comme un chien! hurla encore « Nez crochu » dont le képi noir émergeait d'une épine.

    Ursule n'était pas assez fou pour oser s'enfuir. Il leva les bras, avança lentement jusqu'à l'adjudant ; et ce dernier se rua sur lui, lui passa les menottes en jubilant :

    - Ah ! Milet, sûr que t'en as au moins pour vingt ans. Vingt ans ma canaille, te rends-tu compte ? J'irai te porter des oranges...

    Saisi d'un pressentiment, Ursule se retourna. Certes, il eût préféré que les enfants ne le vissent pas ainsi, les mains enchaînées ; mais déjà, sur le seuil de la porte, quatre petits yeux innocents le fixaient sans comprendre.

    Il y eut un cri déchirant.

    - Papa !

    Nina courait vers lui, les yeux pleins de larmes, les bras tendus. Lidoulet s'interposa ; elle cria plus fort :

    - Papa ! Oh mon papa !

    Ursule chancelait. La souffrance de Nina lui était devenue insupportable. D'une voix rauque il supplia les gendarmes :

    - Vite, Messieurs... emmenez-moi vite !

    Cependant, Nina s'acharnait. Ses poings, petits mais fermes, criblaient de coups la poitrine proéminente du vieil adjudant. Quand, à bout de forces, elle eut compris son impuissance, elle tomba à genoux, les mains jointes, suppliant :

    - Ne prenez pas mon papa, Monsieur... Je n'ai que lui... C'est de ma faute... c'est moi qui ai voulu garder Jean-Guy. Oh ! Monsieur le gendarme, laissez-moi mon papa !

    L'émotion les gagnait tous. Alors « Nez Crochu » donna l'ordre à son caporal d'évacuer la fillette.

    - Oui chef, mais...

    Mais heureusement pour lui, la femme qui jusqu'alors s'était contentée de demeurer dans la voiture, fit irruption. Elle était vêtue d'un ensemble noir et avait l'air profondément émue. Ses cheveux épais, déjà grisonnants, tremblaient à peine malgré la soudaine puissance du vent. Un long silence suivit. La dame, face à l'enfant, n'osait plus bouger. C'était elle, cette pauvre châtelaine de Vaubigny, devenue presque folle à force d'avoir pleuré. Elle contemplait Nina, le regard fixe. Des larmes brillaient au coin de ses yeux. Elle balbutia :

    - Mylène, ma chérie...

    Sa voix chevrotait. Madame De Parlier allait-elle sombrer de nouveau dans une de ses crises de nerfs qui faisaient tant fâcher son époux ? Lentement elle se laissa choir sur l'herbe ; ses mains toutes tremblantes cherchaient à saisir l'enfant. Mais celle-ci se tenait raide, dédaigneuse, aussi froide que du marbre. Alors, le cœur brisé, Madame De Parlier murmura :

    - Mylène, je suis ta maman, tu sais...

    C'était bien Mylène ; elle l'avait tout de suite reconnue à la finesse de ses traits, à son nez aquilin et à ses cheveux blonds comme les blés. Disparue à l'âge de trois ans, perdue pour toujours, voici qu'elle était retrouvée saine et sauve ! Le bon Dieu avait enfin exaucé sa prière ; son cauchemar s'achevait.

    Hélas ! Ce n'était plus la Mylène d'antan. Elle avait grandi ; non seulement elle ne reconnaissait plus sa mère mais elle aimait un misérable clochard. « Mylène, songeait-elle, que t'a-t-il fait durant tout ce temps ? »

    C'est alors que « Nez Crochu » réapparut en compagnie d'Ursule. Nina, l'espace d'un éclair, faussa compagnie à celle qui prétendait être sa mère pour se jeter aux pieds du prisonnier.

    - Papa ! Oh mon pauvre papa ...

    Pour Madame De Parlier, plus de doute possible : la vraie Mylène était bien morte.

    - Ne vous en faites pas Madame, lui dit « Nez Crochu », je vais vous arranger ça.

    Deux gendarmes s'étaient avancés et, déjà, tentaient d'éloigner l'enfant qui se débattait de toutes ses forces.

    Madame De Parlier se fâcha :

    - Messieurs les gendarmes, est-ce donc de cette façon qu'on traite une enfant ? Allez ! Enlevez-moi les menottes à cet homme et permettez-lui de dire adieu à ma fille.

    Milet étreignit Nina longuement. De grosses larmes coulaient sur ses joues, inondant sa barbe épaisse. Le visage plaqué contre le sien, la petite sanglotait.

    Par instant, on eut même dit que passait un vol de bourdons.

    ***

    Jean-Guy pâlissait. « Nez Crochu » l'avait fait entrer dans le bureau du capitaine.

    - Assieds-toi Jean-Guy, dit ce dernier.

    Puis, lui tendant un bonbon :

    - Alors, toi aussi tu as été kidnappé ?

    - Non Monsieur.

    - Qui t'a conduit chez Milet ?

    - Moi tout seul.

    - Quel âge as-tu donc pour oser t'aventurer aussi loin ?

    - Douze ans... Bientôt treize.

    - Un homme déjà. Tu ne te plaisais donc pas chez toi ?

    - Je voulais vivre seul.

    - Quelle idée ?

    Le gendarme prit un dossier duquel il tira une feuille vierge et, tout en écrivant, continua de questionner Jean-Guy :

    - Milet ne t'a vraiment pas influencé ?

    - Non.

    - Il ne t'aurait pas, par hasard, suggéré de venir tenir compagnie à sa petite captive ?

    - Oh ! Non Monsieur.

    - Surtout, pas de mensonge : les conséquences pourraient être fâcheuses pour toi... et pour Milet.

    Le capitaine tourna sa page et reprit :

    - Maintenant, Jean-Guy, tu vas me dire ce que tu sais sur Milet.

    - Je ne vous dirai rien Monsieur ; car c'est un secret.

    - Voyons petit... Je ne te demande pas grand chose. Que faisait Milet ? Etait-il gentil avec vous?

    - Oui, il était même très gentil.

    - Et après ?

    - Il écrivait de belles histoires pour les enfants.

    - Oui, et encore ?

    - Il nous aimait bien... surtout Nina.

    - Jamais de colère ?

    - Jamais !

    - Quand tu es arrivé chez lui la première fois, le connaissais-tu ?

    - Bien sûr, comme tout le monde, de loin... À l'école on disait qu'il avait une grande marmite pour faire cuire ses captifs. Alors, au début, moi j'ai eu très peur. Mais c'était faux ! Faux !

    - Savais-tu qu'Ursule s'enivrait ?

    - Les autres le disent, moi pas. Ursule m'a tout raconté : ses misères d'enfant, la méchanceté des gens, son accident.

    Le capitaine se pencha, saisit une chemise en carton rouge et dit en la désignant de l'index :

    - Les faits sont là, petit : braconnages, mendicité abusive, ivresse sur la voie publique, bagarres... et j'en passe.

    - C'était avant, tout ça. Avec Nina il a changé.

    - Tout de même, il aurait pu choisir une autre enfant que la fille des De Parlier. Crois-moi, ça va faire du bruit cette histoire.

    - Vous pensez qu'on le mettra en prison ?

    - Diable ! Et pourquoi ne l'y mettrait-on pas?

    - Nina aura du chagrin.

    - La loi c'est la loi, gamin.

    Le capitaine rangea ses papiers. Il appuya sur une sonnette et « Nez Crochu » apparut aussitôt sur le pas de la porte.

    - Faites-moi reconduire ce garçon chez ses parents!

    ***

    La voiture bleue des gendarmes regagnait Lontru. Jean-Guy était assis à la droite du chauffeur.

    - À ton âge, moi aussi j'ai mis les voiles, dit ce dernier.

    - Vous, Monsieur le gendarme ?

    - Mon père m'avait grondé. Alors, tu vois ce que c'est : un coup de tête... et l'oiseau... envolé !

    - Dans la forêt ?

    - Oh ! Pas si loin... D'ailleurs, le soir même je rentrais à la maison. Et mon père me flanqua une telle raclée que je n'eus plus jamais envie de recommencer. Tout compte fait, il a eu raison. Et c'est bien ce qui manque à vos sales petites caboches : la baguette !

    Tandis que le gendarme déballait ses théories sur l'autorité parentale, Jean-Guy ne l'écoutait plus. Il songeait à ce séjour merveilleux qu'il venait de vivre à la Boulette.