« L'eau dépine », L'autre   

L'autre

    - J'avais cinq ans quand mon père nous abandonna, dit Ursule.

    - Le méchant, s'exclama Jean-Guy.

    - Tu sais, reprit Ursule, tout n'est pas aussi simple que tu le penses.

    « Ma mère, différente de mon père en tous points, était d'une naïveté exaspérante. Figure-toi qu'étant enfant, un jour que j'avais une forte fièvre, elle m'a fait avaler, devine quoi ? Eh bien, des suppositoires! Oui, mon garçon. Mange, me dit-elle, ce sont des bonbons. Si tu avais vu ma grimace ! A la voisine qui lui avait fait don de ce médicament infect, elle se plaignit bien sûr aussitôt : sale denrée que vos positoires ! - elle déformait toujours les mots - Ursule les recrache sans arrêt. J'entends encore les éclats de rire qui suivirent. Mais ce ne fut pas la pire de nos mésaventures ; il y en eut bien d'autres. Vois-tu, comme dans tous les ménages mal assortis, l'atmosphère était chez nous irrespirable. Et papa nous a quittés, ainsi que partent ceux qui ne savent plus transiger. Lâcheté naturellement, qui oserait dire le contraire? Pourtant, cela ne valait-il pas mieux que de perpétuer les scènes de brutalité dont je garde le douloureux souvenir ? »

    « Ainsi, dans notre galère, nous dérivâmes vingt années. Ma mère, qui avait reçu des siens en naissant une mentalité ancillaire, me fit à son image, faible et plus apte à mendier mon pain qu'à le gagner honnêtement. Et tous les jours, tandis qu'à l'école communale on me battait parce que je n'étais pas comme les autres, à la maison entraient et sortaient des mâles au sang chaud, auxquels ma mère, en échange d'un petit service, soutirait un peu d'argent pour notre subsistance. Souvent, l'un d'eux me caressait affectueusement les cheveux ou me donnait une pièce, une friandise, comme s'il eût voulu acheter mon silence ou se donner bonne conscience. »

    « À mon retour du service militaire, ce que je l'ai trouvée vieillie, ma pauvre mère ! On l'avait expulsée de notre maison et, grâce à Fluquet, un notaire retraité du hameau de Mervion, elle résidait dans un ancien fournil infesté de rats. Mais - je l'ai su bien plus tard - ce brave homme ne prodiguait pas ses faveurs gratuitement. Bien qu'il eût alors soixante et onze ans, il aimait à partager la couche de maman. Oh ! Gamin, je te dis tout cela, ce n’est pas très joli... »

    « Un matin, ma mère chute dans l'escalier de la cave. Elle se relève sur le champ, se frotte à peine le genou. Mais les vieux - certains pour le moins - ont des idées si tenaces ! Elle néglige de se soigner, traîne la jambe chaque jour un peu plus et répond à qui lui conseille de consulter un médecin, qu'elle n'a pas attendu un demi-siècle pour se faire charcuter par les charlatans. La médecine, naïveté de plus, elle n'y croyait pas. Alors sa blessure enfle, s'infecte. Une douleur lancinante l'empêche de dormir. Je l'entends encore sangloter dans son lit ; et moi de la supplier : Mère, il faut appeler le médecin ! Ce même soir, n'y tenant plus, elle me happe au passage, m'attire tout contre elle et murmure à mon oreille ces mots qu'elle devait sans doute considérer comme une trahison : va donc le chercher, Ursule ; mais fais vite, j'crois bien que je vais passer ! »

    « Et quand je reviens avec le docteur, on dirait que ses yeux larmoyants m'ont attendu. Elle meurt dans mes bras, cramponnée à ma manche. Oh ! Jean-Guy, ça fait mal de perdre ainsi sa mère... »

    « Je connus ensuite la lente et cruelle décadence des enfants soudainement privés de tutelle. Seul au fournil, j'étais en proie à l'oisiveté, négligeant la propreté de mon corps et ne travaillant qu'un jour sur deux, juste assez pour subvenir à mes petits besoins ; et comme de surcroît je n'acquittais plus mes loyers, après trois avertissements le propriétaire me fit jeter dehors. J'allai me réfugier dans la cabane à cochons du puisatier Berry, un homme au visage calleux, avec lequel je partageai paille et agapes. »

    « Un jour, maître Fluquet s'étant éteint de la plus belle mort qui soit, la secrétaire de mairie me remit une lettre de Livoire, notaire à Vaubigny, qui m'intimait de venir régler au plus tôt les formalités de la succession du défunt. Persuadé qu'on allait encore me réclamer de l'argent, je ronchonnai d'abord ; puis, quand j'eus pénétré chez Livoire, dans l'étroit cabinet qu'il occupait au rez-de-chaussée d'une grande maison bordant la nationale et qu'il m'eût dit ce que tu devines, tiens-toi bien garçon : je lui ai demandé une chaise. »

    - Vous étiez riche, Monsieur Ursule ?

    - Si je l’étais ?

    « Le testament de Fluquet me laissait seul héritier d'une fortune considérable avec plus de cent hectares de terres cultivables et une bonne demi-douzaine de maisons. Ah ! J'étais devenu l'un des plus riches du pays et pourtant, tu ne me croiras peut-être pas, mais je n'en avais rien à faire. Les Milet n'ont jamais eu le talent des thésaurisateurs ; au contraire... »

    « Ce fut Livoire qui s'occupa de mes affaires, s'y appliquant toujours de son mieux, me conseillant utilement. Mais il en fut bien mal récompensé : à chaque fois que je venais amputer mon capital, il avait beau me dire de songer à ce que cela me rapporterait si je consentais à le placer, je le regardais incrédule et je voyais bien que ça lui déchirait le cœur. Que veux-tu, Jean-Guy, je n'avais pas envie de tout cela, moi ! »

    « Sans tarder, de jolies plantes s'épanouirent çà et là dans Lontru, grâce à moi. Et je m'entêtais ; pour une complaisance de gamin, rien que cela, je gratifiais certaines femmes faciles d'un billet de mille francs. L'une se payait le coiffeur à la ville, l'autre se rhabillait entièrement à la mode ; sans compter ce qu'elles plaçaient toutes à la caisse d'épargne ; et la mère Bodin qui, pour finir, quadruplait ses recettes habituelles. »

    « Cessez vos folies ! me suppliait Livoire. Mais à quoi bon ? Nous ne parlions pas le même langage. Souvent je me fâchais, je lui ordonnais, comme s'il se fût agi d'un subalterne, de vendre une ou deux pâtures. »

    « J'avais alors une foule d'amis qu'il me fallut bien accepter de perdre à l'heure de mon dernier sou. »

    Il se fit un long silence. Ursule avait toujours un œil sur Nina qui restait seule, loin devant.

    Puis il continua :

    « Découvrant un horizon nouveau, comme purifié soudain d'une tare écrasante, je me suis senti alors soulagé... comme aux lendemains de bombances, quand on regarde derrière soi le désastre qu'on a provoqué la veille et qu'on jure par tous les dieux de ne jamais recommencer. Résolu à vivre sainement, un matin de printemps je suis venu m'installer à la Boulette. »

    Jean-Guy, cette fois, ne put s'empêcher d'intervenir :

    - Donc vous étiez riche, Monsieur Ursule, dit-il, et vous avez gaspillé votre héritage. Jusque là, je comprends bien... Mais vous ne m'expliquez toujours pas pourquoi... Nina...

    Ursule l'interrompit :

    - Je sais... Je sais... J'ai du mal à y venir, tellement c'est dur pour moi. Mais si tu acceptes encore de m'écouter, je te raconte la suite. Vois-tu, une vie ne se résume pas en quelques phrases.

    - Je comprends bien, Monsieur Ursule. C'est le temps qui passe vite... 

    Alors, un peu plus rapidement cette fois, Ursule reprit :

    « Ce matin là, à Naux-Bilaine, on achevait les prépa- ratifs de la fête patronale. Alors que les garçons ornaient le chariot des musiciens, les filles, en robes roses, portaient la brioche à l'église pour la messe de dix heures. Moi, j'étais assis devant le bistrot de Germaine ; je regardais les forains qui tendaient l'auvent de leurs boutiques. Dès que je posais mes yeux sur Germaine, je devenais tout rouge, j'étais comme pétrifié. C'est, vois-tu, que j'éprouvais à son égard une admiration secrète, sans arrière-pensée bien sûr. Peut-être l'aimais-je un  peu, je ne puis le dire précisément parce que je ne sais pas ce que c'est qu'aimer une femme. Et puis, je n'osais même pas l'imaginer : nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Durant la période où je gaspillai mon héritage, je me souviens très bien qu'elle fit tout pour me remettre sur ce qu'elle appelait « le droit chemin » ; mais elle n'était pas aussi intéressée que les mégères de Lontru, alors tu comprends, je ne l'ai jamais écoutée... »

    - Vite, Monsieur Ursule... osa Jean-Guy. Je crois apercevoir la cabane des chasseurs.

    Mais Ursule semblait ne pas avoir entendu. Les yeux rivés au sol, il continua :

    « Bientôt je vis arriver deux hommes qui n'avaient pas l'air de sang frais. La fête patronale, que veux-tu gamin, ce n'est pas tous les jours ! Ils s'installèrent devant moi, à la table voisine, burent coup sur coup cinq apéritifs. Marcel, le p'tit Marcel comme on disait alors, vint me confier bas à l'oreille : t'as vu leurs mains... Des mains de gratte-papier ! »

    « Soucieux de ne pas provoquer ces voisins à la faconde exacerbée et me gardant surtout bien de répondre à l'allusion du p'tit Marcel, j'acquiesçai évasivement. C'est alors que ces étrangers se mirent à parler de chasse, ce qui fit davantage tendre l'oreille à Marcel, lui qui était imbattable au lance-pierres et encore plus à la pose des collets. »

    « L'an passé, dit celui qui avait un nez en forme de bec d'aigle, dans le bois du Sanchois j'en ai fait trois le même jour ; mais j'avais Dick avec moi, tu sais... le chien qu'on m'a empoisonné. »

    « Empoisonné ? s'exclama le petit Marcel, décidément très indiscret. Il ouvrait une bouche énorme, reluquant en même temps les consommations de l'autre table. Il est vrai qu'à cette époque un commis de ferme n'était pas souvent salarié. On lui donnait gracieusement une petite pièce tous les dimanches ; et avec ça il avait à peine de quoi se payer son tabac et boire un quart de rouge. »

    « Oui mon gars, » lança sèchement « Bec d'Aigle » que l'alcool avait déjà fortement ravagé. « On me l'a empoisonné ! Et dis-toi bien que si un jour je tiens celui qui a fait le coup, je le tue sur place ! » La mine renfrognée, p'tit Marcel bougonnait. »

    « J'avais cessé depuis longtemps de penser à ces voisins quelque peu énervés, quand soudain il y eut un bruit épouvantable. « Bec d'Aigle » avait donné un tel coup de poing sur sa table en ferraille, que tout ce qui était dessus avait volé en éclats. »

    « Puisque j'te dis qu'il n'y a plus de gibier à la Boulette, quand donc comprendras-tu ? hurlait-il à son compagnon. Celui-ci put bien se tuer à lui répliquer que ce n'était pas la faute d'Ursule, d'un bond la furie se dressa, la face congestionnée. »

    « Tu le défends maintenant ? Eh bien tu vas voir ! »

    « Je vis « Bec d'Aigle » s'approcher de moi, m 'empoi- gner par le col. Et tandis qu'il me secouait violemment, stupéfait, je ne disais rien ; j'étais comme paralysé de la tête aux pieds ; et mon calme, visiblement, l'énervait encore plus. »

    « Pourquoi ne travailles-tu pas comme les autres ? Tu es un homme, oui ou non ? Sans doute préfères-tu bra- conner : cela coûte moins cher que de payer un permis de chasse. Seulement, moi je n'ai pas envie d'engraisser les puants de ton espèce... »

    « Comme je ne répondais toujours pas, il se mit à me frapper si fort que je tombai de ma chaise. Le bal apéritif venait de commencer ; j'entendais les premières mesures d'un paso-doble endiablé, en même temps que les cris épouvantés de ma bonne Germaine : séparez-les ! Mais séparez-les donc ! »

    « Humilié, je me relevai. Un cercle de curieux, l'espace de quelques secondes, s'était formé autour de nous. Personne n'avait le sourire ; alors je réalisai que c'était grave. Garçon, j'étais une force de la nature en ce temps là. Je me jetai à corps perdu sur mon adversaire. »

    - Et vous avez gagné, Monsieur Ursule ? demanda Jean-Guy.

    - Ah, si j'avais voulu, je l'aurais étranglé ; et ce n'eût pas été faute de raison : il me harcelait d'injures, me disait d'ôter mes sales pattes de ses épaules. Pense-donc ! Je n'avais qu'à lui serrer le cou. Mais non, je ne suis pas assez méchant et c'est bien ce qui m'a perdu. Car je devais bientôt ressentir une atroce douleur au bas-ventre : le poing de « Bec d'Aigle » m'avait lâchement frappé où tu sais. Quand je recouvrai mes esprits, j'avais été transporté - je ne pouvais espérer mieux - dans la chambre de Germaine. Germaine qui me bichonnait alors comme on bichonne un bambin. Mais ce n'est pas tout ...

    - Faites vite, Monsieur Ursule, dit Jean-Guy.

    Déjà ils franchissaient l'abri de chasse tandis que Nina s'affairait à l'intérieur.

    - Oui, petit. J'y arrive, dit Ursule. Puis il reprit :

    « Le soir tombé, figure-toi que la place était archicomble. Jamais je n'avais vu autant de monde à Naux-Bilaine. Des vaches regagnaient encore les étables, menées flegmatiquement par un gosse muni d'une lampe à huile. Et les trois fils d'Élie Soyer, pimpant sous leur tricot rouge à grosses mailles, attendaient sagement sur le chariot à musique, le retour de leur père parti se désaltérer avant l'effort. Élie, il faut le dire, avait un gosier plus large qu'un pipe-line... quand enfin il arriva, une ovation spontanée l'accueillit. D'un naturel comique avec ses joues d'albinos, sûr de soi, le mégot jaune écrasé au coin des lèvres, il grimpa sur son trône, retendit un peu les peaux de ses caisses ; et le bal commença sous l'œil impatient du chef de jeunesse qui montrait à Élie sa toquante en signe de reproche. Mais il en eût fallu bien davantage pour décontenancer notre Élie ! »

     « Papa, s'écria immédiatement le plus jeune des Soyer, c'est le rythme d'une valse que tu nous fais. Nous, on joue un paso. Nullement troublé, Élie répondit : laissez courir, fistons ! »    « Mais papa, on va se moquer de nous... »    « Z'en faites donc pas, pour Naux c'est déjà bon ! »    « Élie me fit alors un clin d'œil malicieux. Si la qualité de sa musique laissait à désirer, il était imbattable en pitreries. Mettant de la cymbale à profusion, là-même où il n'en était nullement besoin, il cassait sans cesse la mesure, fourvoyait les danseurs qui, de ce fait, ne savaient plus sur quel pied danser et, pour finir, se tordaient d'un bon rire paysan. Puis, tout en jouant, Élie enfilait des masques, des faux-nez, chantait des insanités. Rouges de honte, ses fils n'osaient même plus le regarder. »     - Monsieur Ursule, j'aime bien ce que vous dites, mais...    - Tu as raison, j'y arrive...    Il avait tant à dire. Et tout, selon lui, avait tellement d'importance.  

    « Soudain, poursuit Ursule, Élie pose les baguettes et dit à ses fistons : jouez leur des tangos, moi j'ai soif ! Pendant les tangos, en effet, Élie avait jugé que la batterie n'était pas indispensable et il en profitait toujours pour s'en jeter un p'tit, laissant seuls l'accordéoniste, âgé d'à peine quinze ans, fossoyeur de métier, ainsi que le saxophoniste et le trompettiste, deux gamins qui n'avaient pas encore eu la chance d'échouer à leur certificat d'études primaires. Les morceaux de musique qu'ils interprétaient n'étaient pas particulièrement harmonieux ; mais leur jeunesse les en excusait pleinement. »

    « Tout à coup, nous fûmes saisis d'un grand frisson : un drame se déroulait sous nos yeux ahuris, triste aboutissement d'une querelle de principe qui avait pris naissance - je l'ai su plus tard - lors de la dernière réunion du conseil municipal ; Lobinot, l'adjoint au maire de Naux, s'étant formellement opposé à ses collègues sur le montant de la subvention à allouer au comité des fêtes. Et ce soir-là, parce qu'il n'avait pas eu gain de cause, il entendait bien manifester son mécontentement. Sa ferme attenait à la place. Il avait ouvert en grand les portes du hangar, sorti deux chevaux qu'il attelait maintenant. Puis son charroi s'engagea parmi la foule consentante et courtoise. Au retour, même scénario, chacun s'écarte sans rien dire. Mais quand Lobinot, à la surprise générale, tenta de réitérer sa manœuvre, alors une rumeur monta, qui devint vite un brouhaha tellement épouvantable que la musique ne le couvrait même pas. Il y eut un ordre : Laissez-moi passer ! Or, nul ne consentit à bouger. »

    « Pendant ce temps, Élie avait repris sa place sur les planches. Face à ce comportement insupportable et sous l'effet d'un alcool qu'il avait quelquefois mauvais, il bon- dit comme un fou sur l'attelage. Quelle erreur ! »

    « Lobinot, écumant de rage, dit alors aux chevaux d'avancer. Partout on hurlait, on se bousculait... Élie faisait maintenant face aux chevaux, les narguait du poing. » 

    « Il va se faire écraser, hurlait la foule. »

    « Marcel, dont chacun connaissait le grand cœur, se précipita à son tour. Mon Dieu, si j'avais su... Lobinot emballa ses chevaux. J'entendis crier autour de moi, tandis que je m'accrochais tant bien que mal à la muserolle d'un des chevaux. Mes reins flambaient ; mes mains allaient céder, déjà elles décrochaient. Par miracle je parvins à m'agripper à la sous-ventrière. J'étais haletant. Un malaise gagna mes tempes, puis ce fut le trou noir. »

    « Je repris connaissance le lendemain à l'hôpital où un chirurgien me dit que j'avais eu de la chance. Le chariot, en passant sur ma jambe, l'avait presque sectionnée. Mais on ne m'amputerait pas. »

    - Je saisis mieux maintenant l'histoire de votre bâton, Monsieur Ursule.

    « Lorsque Marcel vint me voir, dans cette grande salle toute blanche où nous étions trente, alignés côte à côte, je pleurai longuement dans ses bras comme un gosse. Marcel était un ami de longue date, un ami sincère comme il en existe peu aujourd'hui. »

    « Figure-toi qu'après ton départ pour l'hôpital, Élie s'est battu avec Lobinot, m'a-t-il raconté. Tels des bêtes, ils se sont roulés dans la flaque de ton sang... »

    - Et Nina, Monsieur Ursule, je vous en supplie... dit Jean-Guy.

    - Je comprends ton impatience, gamin, je comprends... Mais pour bien vous juger, il faut bien vous écouter.

    - Je ne voudrais surtout pas vous juger, Monsieur Ursule, reprit Jean-Guy.

    - Oh ! Ce n'est peut-être pas ce que tu diras après.

    - Après quoi ?

    - La suite... Une bien drôle de suite comme tu le constateras.

    - Alors, excusez-moi, continuez Monsieur Ursule !

    « Oui, je te disais que pour juger une vie, il faut d'abord bien la connaître ; car de nos plus graves erreurs il n'en est pas une seule qui n'ait son vrai fondement dans le passé. C'est un peu trop facile, te diront certains. Moi c'est ma conviction et je l'affirme. À cause de ce stupide accident, je fus alité pendant quatre mois. Ma jambe n'était plus qu'une boursouflure violacée, striée de points de suture. Je ne sais si tu te représentes bien ces longs jours d'hospitalisation. En tout cas, quand j'en suis sorti, moi le sauvage de la Boulette, je m'étais petit à petit accoutumé à la vie en communauté, j'y avais pris mes habitudes. Or l'habitude, c'est une des clés de l'existence. Pas la peine de philosopher cent sept ans : on se fait au bonheur comme au malheur. Seulement, il y a qu'après avoir tant soit peu goûté aux bonnes choses, on s'y accroche. J'avais des amis à l'hôpital, de pauvres diables comme moi, privés de famille, que j'ai dû abandonner la mort dans l'âme. »

    « Que de courage il m'a fallu pour regagner cette Boulette où j'avais pourtant vécu dix années de réelle félicité! Cent fois j'ai hésité, à la lisière du bois, prêt à revenir au pays ; cent fois un Autre m'a dit le contraire, cet Autre qui s'était mis tout à coup à guider mes pas, ainsi que le ferait un ange gardien. »

    - Un Autre ? Vous voulez dire...un esprit ?

    - Peut-être... Je n'en sais rien. Toujours est-il que je n'étais plus le même et que je vivais avec quelqu'un d'autre en moi, ou à côté de moi...je n'ai jamais cru toutes ces histoires d'esprit, ces gens soi-disant possédés. Mais là, j'en suis certain, j'étais comme habité par un Autre.

    Jean-Guy était devenu songeur. Il regardait tour à tour Ursule et Nina. Nina qui semblait toujours aussi confiante et qui, heureusement, n'avait rien entendu de cette folle conversation.

    - Nous sommes dans un rêve, Monsieur Ursule, dit Jean-Guy.

    - Oh que non ! répondit Ursule, sûr de lui. Et il poursuivit son étrange histoire.

    « Un matin, tandis que je bine mes carottes, un vent d'une puissance terrible me pousse dans le dos, me balaie comme une feuille d'automne. À trois reprises je tombe à terre, plaqué par une sorte de monstre invisible. Et puis je marche, je marche longtemps sans savoir où je vais. J'ai beau me dire : mais enfin, que se passe-t-il en toi, réagis ! Ma volonté semblait comme muselée. L'Autre épousait mes pas, je n'étais plus qu'un moteur impuissant. »

    - C'est étrange, dit Jean-Guy.

    - Tellement étrange que la grande question que tu te poses concernant Nina... elle se situe là.

    - Vous voulez dire : dans l'étrange ?

    - Mais oui...laisse-moi terminer mon secret.

    « Lorsqu'un jour je me suis retrouvé devant le château de Vaubigny, j'avais parcouru pas moins de six kilomètres en quelques secondes. Le jardinier, affairé à tailler le rosier grimpant du parc, m'interpella à travers la grille : Milet, as-tu des girolles ? »

    « Pourquoi m'a-t-il demandé cela ? Je ne vendais plus de girolles depuis bien des années. Non, lui répondis-je, mais si vous voulez je puis vous en trouver. Je n'en dis pas davantage. Une grande lueur emplit mon regard ; l'Autre s'était esquivé après avoir lâché une rose en guise de carte de visite. Et quelle rose ! Derrière la grille, une petite fille m'observait. Eut-elle peur de moi ? Je n'en sais rien, je ne m'en souviens plus, tellement j'étais troublé. Je portais ma casquette noire, couverte de toiles d'araignées et tenais fiévreusement mon indispensable bâton, taillé dans du bois de sureau. Hésitant un peu, je m'accroupis ; mon visage frôla celui de l'enfant. Je tendis alors une main qui tremblait. J'avais honte et maudissais cet Autre lâche qui m'avait laissé là, comme pour m'humilier. Je balbutiai : dis, comment t'appelles-tu ? Mais cette voix, la mienne, me sembla laide. J'éprouvais cette impression de n'être qu'une poignée de boue jetée dans de l'eau de source. La fillette ne saisit pas ma main ; elle ne répondit pas non plus. Je la vis seulement grimacer un peu ; et c'est à cet instant que le gravier de la cour crissa. Une femme arrivait, grande et belle comme une maman. Tel un voleur surpris en flagrant délit, je m'éclipsai ; et j'eus le temps de percevoir ces mots chauds qui m'emplirent d'émoi : Mylène, ma chérie, viens voir maman ! »

    « Cette nuit-là, ce que j'ai pu rêver de la rose, moi l'épine ! Et même, quand je ne dormais pas, je murmurais son nom : Mylène ! Était-ce la volonté du Diable qui me hantait ou celle de Dieu ? Au réveil, j'ai voulu revoir Mylène et j'ai couru tout le long du chemin, jusqu'au château. »

    « Curieusement... elle m'attendait. Seule. On aurait dit que l'Autre l'avait poussée là, elle aussi ; et qu'il avait même dû souffler beaucoup sur la grille pour l'entrouvrir. Mylène me dit-elle alors, dans son charabia juvénile, qu'elle languissait entre ces murs épais ? L'Autre parlait-il en elle ? Je lui offris mes bras et elle s'y jeta sans hési- tation, comme si j'avais toujours été son papa. Je la pressai contre mon cœur. J'éprouvais alors tout l'amour d'une mère, d'une vraie. Toute ma vie semblait n'avoir battu que dans l'attente de cette mystérieuse rencontre. »

    « Mais qui était-il donc, cet Autre ? Il nous avait rapprochés et nous demeurions sans parler, joue contre joue, dans l'espoir que cette étreinte durât toujours. Il n'y avait personne ici, que nous deux et quelques oiseaux discrets. »

    « Je pris Mylène dans mes bras et me mis à courir. Or, voici que soudain l'Autre m'abandonne encore. Mylène sanglote, réclame sa maman. Pris de remords, je la ramène au château. Au moment de m'enfuir, seul cette fois, Mylène refuse obstinément de me quitter. J'ai beau lui promettre de revenir, elle s'agrippe à ma veste, me supplie : Pote Mimi... Pote ! »

    « L'Autre, me dis-je, m'a mis dans un drôle de pétrin. J'aurais souhaité le voir au diable. »

    - L'autre, reprit Jean-Guy... C'est donc vrai, cela existe. Chez nous, aux maisons rouges, il y en a qui disent que notre maison est hantée. Vous y croyez, vous?

    - Après ce qui m'est arrivé, mon garçon, comment ne pas croire aux esprits ? Naturellement je ne saurais dire s'il s'agit du bon ou du mauvais. En tout cas, je ne suis pas un malhonnête homme.

    - Mais vous avez volé une enfant, Monsieur Ursule. C'est grave. Et même que vous pouvez aller en prison !

    - Je sais. Mais si j'ai pris Mylène, je t'assure que ce ne fut pas de mon plein gré.

    - Vous dites ça... Mais qui vous croira ?

    - C'est l'Autre qui me l'a donnée... pour que j'en fasse ma petite Nina.

    - Tout de même, insista Jean-Guy, vous l'avez volée à sa maman !

    - Jean-Guy, tu ne crois pas...

    - Vous avez pris Nina comme un vilain Monsieur.

    - Petit, regarde-moi ! Ai-je l'air d'un ravisseur ? Allez, dis-le moi franchement.

    Jean-Guy ne répondit pas. Ses yeux fixaient longuement le sol. Ursule était-il un monstre ? 

    Mais l'histoire n'était pas finie. Ursule reprit :

    « Au château de Vaubigny on attendait jour et nuit ma demande de rançon. Plusieurs brigades de gendarmerie avaient été mobilisées et ratissaient la contrée. De la ville à Vaubigny, de la gendarmerie au château, c'était un va-et-vient incessant de notables et d'amis. La mère de Nina, qui avait sombré dans le plus cruel des désespoirs, brûlait inlassablement des cierges à l'église, devant la statue de la Vierge ; et l'abbé Séchaud, son précieux confident, ne quittait plus le château d'une semelle. »

    « Était-ce ses préoccupations d'écrivain égocentrique, ou son caractère d'un naturel placide : De Parlier, le papa de Mylène, gardait en la circonstance une lucidité remarquable. Il avait compté et recompté plusieurs liasses de billets de banque, les avait placées dans une sacoche diplomatique, en vue de l'éventuelle remise de la rançon. Puis un inspecteur avait interrogé la bonne, le jardinier, les voisins... et même lancé un appel radiophonique. Chaque matin, le baron de Naux-Bilaine, coiffé de son éternel chapeau melon noir, le maire de Vaubigny, le préfet des Ardennes et le commandant en chef des sapeurs pompiers, avaient pris coutume de se réunir dans le petit salon du château, afin d'y établir un compte-rendu détaillé des opérations de recherche. Malgré ce déploiement d'hommes et de moyens matériels, naturellement l'enquête stagnait. »

    - Comment avez-vous su tout cela ? demanda Jean-Guy.

    - Au bistrot, pardi ! Chez ma Germaine, on en entend des choses... Tiens, le jour où l'on envisagea la noyade : « Mais vous n'y songez pas, s'était écrié le baron de Naux, la rivière est à deux kilomètres. » « Crime de sadique » avait suggéré le commandant. Et l'abbé Séchaud de prêcher : « Dieu n'aura pas permis une chose pareille. » Permis ou pas par le tout puissant, de toute façon le tronc de la Vierge ne digérait plus les oboles ; et les cierges vinrent à manquer. Petit à petit, les brigades de secours regagnèrent leur caserne, les curieux se replongèrent à regret dans la monotonie de leur existence. Madame De Parlier revêtit l'habit noir. On la disait très malade ; elle ne dormait plus, appelant sans cesse, la nuit, sa fille chérie qu'elle avait mise au monde tardivement, grâce à un traitement draconien. Longtemps après, j'ai su qu'elle était en cure de repos à l'Abbaye de Nord-Fontaine. »

    - Monsieur Ursule, vous parlez de ça... comme si vous aviez bien agi. Moi je proteste, dit fermement Jean-Guy.

    - Oh ! Je sais que ce n'est pas joli. Seulement, je te l'ai déjà dit... Et si j'ai pris tout ce temps, c'est pour que tu puisses mieux comprendre. Ce n'est pas moi qui ai volé Nina, pas plus que je n'ai fait volontairement souffrir sa maman. C'est l'Autre, mon garçon. L'Autre !

    - L'esprit ?

    - L'esprit.

    - Et maintenant ?

    - Maintenant quoi ?

    - Vous allez rassurer la maman de Nina ?

    - Nina n'a plus de maman, Jean-Guy ; elle n'en a jamais eue.

    - Écrivez au moins une lettre anonyme, vous ne risquez rien.

    - C'est cela, pour que les recherches reprennent.

    - Monsieur Ursule, moi je suis sûr que le bon Dieu vous...

    - Jamais ! rugit Ursule. Nina est à moi. Plutôt mourir avec elle !

    Un silence lourd s'abattit soudain.