« L'eau dépine », La hutte enchantée   

La hutte enchantée

    Dans la cabane il faisait cru. Nina remplissait le poêle de bois sec, tandis qu'à table, sous la faible lueur de la lampe, Ursule rédigeait un conte qu'il avait promis, sitôt achevé, de déclamer aux enfants. Ce qui rendait l'attente encore plus délicieuse, c'était surtout la présence de Jean-Guy. Certes Ursule ne lui avait pas laissé trop d'espoir. Pour l'instant, le danger n'étant pas imminent, le garçon demeurait ici bien sagement ; plus tard il regagnerait les maisons rouges. À mesure que le temps passait, il comprenait à quel point il faisait bon vivre auprès de ces êtres simples, dans cette paix infiniment douce qui les entourait. Nina vint s'asseoir à son tour. Des deux bras elle enlaça les épaules de son père. Sans sa casquette poussiéreuse, ce dernier était transfiguré. Les manches retroussées, il écrivait avec application et souriait, presque instinctivement.

    Jean-Guy ne partirait plus jamais. Il venait de le décider tout à coup. Nina remplacerait Léa dans son cœur ; il lui donnerait même sa vie. Une effervescence d'idées chaudes embrasait son âme au point que de la sueur perlait sur son front.

    - Nina, viens ! dit-il.

    Ursule, toujours appliqué, ne relevait pas le chef. Ainsi penché, il montrait le dessus d'un crâne blanc. Et sur son nez piqué de vers, quelques petits poils gris se dressaient, pareils à des herbes calcinées.

    - Nina, tu viens ? insista Jean-Guy.

    Mais Nina ne se détachait pas de son père. Elle le voulait pour elle-seule. Sans doute même était-elle un peu jalouse.

    - Va près de Jean-Guy, lui dit Ursule, sois gentille !

    Alors, sans rechigner, ô déesse majestueuse, elle fit le tour de la table et prit place aux côtés du garçon. Ses cheveux soyeux s'étalèrent ; ses mains douces cherchèrent celles de son nouvel ami. Puis elle se tourna vers lui, rivant ses yeux aux siens. À douze ans, ces deux anges vivaient déjà les prémices d'un amour authentique.

    - C'est terminé ! proclama Ursule en se frottant les mains.

    Les enfants se jetèrent un regard complice.

    - Vite ! suppliaient-ils.

    Ursule toussota, prit sa plus belle voix... et commença la lecture de son œuvre :

    - « Il était une fois un garçon pauvre. À l'école on se moquait toujours de lui. »

    - Les vilains ! s'écria Nina.

    - Oui, ma chérie... “ Mais bientôt, n'y tenant plus, le garçon s'enfuit dans la forêt...

    - Comme Jean-Guy, papa ?

    - Comme lui... « Il marcha trois jours et trois nuits, puis tomba de fatigue. Par chance, un vieil ermite vint à passer... »

    - C'est quoi, papa, un « lerlite » ?

    - Un homme qui vit seul, retiré du monde.

    - Comme nous alors ?

    - Si tu veux, sauf que nous sommes deux... « Ayant recueilli l'enfant, l'ermite vécut longtemps avec lui, l'aimant comme un fils. Un jour, malgré les recommandations, le garçon s'aventura jusqu'à la lisière du bois. Là il regardait, nostalgique, son village tapi au creux de la vallée, quand un bûcheron le surprit et le ramena chez ses parents... »

    - Et le « lerlite », papa ?

    - Oh ! Pauvre ermite... « À la tombée de la nuit, il partit à la recherche de l'enfant. Hélas ! Il revint seul, le cœur lourd, désespéré. Il mourut de chagrin à l'entrée de l'hiver. »

    - Papa ! Papa ! sanglotait Nina, elle n'est pas belle ton histoire.

    - Moi je l'aime bien, dit Jean-Guy.

    Ursule, caressant les cheveux de sa fille, expliqua au garçon :

    - Nina est très sensible, gamin. A toutes mes histoires, elle réagit toujours comme ça.

    - Papa, reprit Nina, le « lerlite », dis-moi qu'il ne meurt pas !  Hein papa... moi je ne veux pas.

    - Non mon petit amour, pour toi il ne meurt pas ; mais dans la vie, tu sais...

    La voix d'Ursule s'était brisée. Jean-Guy, plutôt embarrassé, questionna :

    - Dites, M'sieur Ursule, comment faites-vous pour trouver vos histoires ?

    - C'est simple : je regarde autour de moi et j'invente un peu.

    - Parce que moi, dans votre histoire, je me suis reconnu.

    - Tu as raison. Je pourrais être l'ermite et vous deux...

    Nina n'appréciait pas. Elle protesta encore de toutes ses forces :

    - C'est pas vrai ! C'est pas vrai ! Tu n'es pas le « lerlite » et moi je ne suis pas le vilain enfant qui fait mourir le « lerlite ».

    - Naturellement Nina, ce n'est qu'une histoire.

    « Pauvre Nina, songeait Ursule. Toi si naïve, dans un monde aussi rude. Que d'illusions dans ton cœur ! Comment parviendrai-je à te faire comprendre ? Douze ans ! Tu as douze ans... Un jour viendra, demain peut-être, où nous devrons nous séparer. Oh ! Ma Nina, j'en mourrai... »

    - Vois-tu Nina, dit Jean-Guy, il ne faut pas désobéir à son père. Si on va au village, on ne revient plus.

    - Mais ma maison est ici, hein papa ?

    - Oui Nina. Allez ! Oublie cette vilaine histoire. Demain je t'en écrirai une plus jolie.

    Tandis qu'Ursule s'apprêtait à chiffonner la feuille de papier, Jean-Guy l'arrêta :

    - Oh ! M'sieur Ursule, donnez-la moi !

    - Et qu'en feras-tu ?

    - Je la garderai toujours.

    Ursule esquissa un sourire ; puis il posa la feuille sur la table et écrivit en haut, de sa plus belle écriture : « Pour Jean-Guy des maisons rouges, de la part de Nina et Ursule ».

    ***

    Au petit matin, Ursule se leva le premier et resta là longtemps à observer les enfants, étendus côte à côte. Comme ils avaient l'air heureux ! Nina souriait en dormant ; son souffle chaud taquinait la joue de Jean-Guy, la faisait même frémir par instants. Elle avait une main posée sur son ventre ; l'autre effleurait gracieusement sa chevelure.

    - Nina, réveille-toi !

    Elle écarquilla les yeux. Jean-Guy ne bougeait pas. La veille, à vrai dire, ils s'étaient épuisés à rire jusqu'à minuit. D'habitude, ils se couchaient de bonne heure afin d'économiser le pétrole ; et ils appréciaient mieux ainsi la douce fraîcheur matinale. Jean-Guy n'était encore qu'un novice dans l'art de vivre en forêt. Il lui manquait ce sens affiné qui fait ouvrir de grands yeux à propos de toute chose. Nina, lumière étincelante des récits merveilleux de son père, était toujours belle malgré ses habits troués. Elle savait aisément se confondre avec ce qui l'environnait. Quand elle sortait de la cabane, les pieds nus, c'était à chaque fois pour rendre un vibrant hommage à la création tout entière.

    - Allez Nina, ma chérie, réveille-toi !

    Elle se dressa sur les avant-bras. Quelques fétus de paille restaient accrochés à ses cheveux.

    - Je suis fatiguée, papa.

    Puis elle lui tendit les bras et, comme chaque matin, Ursule l'étreignit longuement.

    - Laissons Jean-Guy dormir encore, dit Ursule. Toi tu es la maîtresse du logis. Tu vas donc préparer le petit déjeuner.

    Il lui donna son chandail de laine blanche, ses ballerines, et ajouta :

    - Maintenant je m'en vais. Ferme bien la porte derrière moi. Et surtout, si on frappe, n'ouvre pas !

    - Oui papa, c'est promis.

    ***

    - Tu m'aimes bien, Nina ? demanda Jean-Guy.

    - Oh oui... Et toi ?

    - Moi je t'aime plus fort ; et même, si tu veux bien, quand on sera grand... on se mariera.

    Il y eut un long silence. Chacun semblait absorbé par la même pensée de cet avenir en rose. Puis le garçon proposa :

    - Nina, tu ne voudrais pas revoir la biche ?

    - Oh si, mais mon papa m'a défendu de sortir.

    - Nous ferons attention.

    - C'est mal de désobéir, tu l'as dit toi-même hier.

    - Oui, mais à cette heure personne ne peut nous voir.

    Nina finit par céder et tous deux s'enfoncèrent dans les bois d'alentour. Hélas ! La petite biche malade avait disparu et ils comprirent alors que ce devait être pour toujours. Quand ils revinrent à la hutte, la porte qu'ils avaient bien pris soin de fermer en partant était grande ouverte.

    - Ton père est revenu, dit Jean-Guy.

    Nina devint blême.

    - Il va nous crier !

    Toute penaude, Nina entre la première, prête à se justifier ; mais aussitôt elle recule, terrorisée : un homme est là, assis à côté du poêle.

    C'était Lidoulet, le garde-chasse de Lontru, que Jean-Guy connaissait du reste très bien. L'homme, chapeau de feutre sur la tête, fusil entre les jambes, feuilletait un des cahiers de Nina. Jean-Guy savait d'expérience qu'il était un fieffé coquin, une sorte de brute fouineuse qui tombe sur les « bracos » l'espace de le dire pour les conduire à grand tapage devant la justice communale.

    Lidoulet tendit sa face carrée. Ses bacchantes effilées tremblotaient d'impatience.

    - Alors les mômes, dit-il en les fixant méchamment. Il est là, le Milet ?

    - Non Monsieur, répondit Nina.

    - Où est-il alors ?

    - Nous ne le savons pas.

    - Bon, j'attendrai le temps qu'il faudra...

    Lidoulet soupira un long moment, puis désigna le cahier de Nina.

    - À qui la chose ?

    - À moi Monsieur, dit Nina.

    - T'es de Naux, la fille ?

    - Non.

    - Comment non ! Te moquerais-tu de moi par hasard ?

    - Oh non, Monsieur.

    - Et qu'est-ce que vous fichez là tous les deux ? Toi, Ménager, je sais bien que tu es en cavale. D'ailleurs tu ne tarderas pas à regagner le bercail. Mais toi, gamine, d'où sors-tu si tu n'es pas de Naux ?

    Nina s'empourpra.

    - J'habite ici, dit-elle.

    Lidoulet éclata d'un rire cynique et s'exclama :

    - Toi ? Avec ce chien puant ?

    - C'est mon père ; et puis d'abord il ne sent pas mauvais.

    - Ton père ? Tu te fous de ma g...d'abord je tiens à te dire qu'on ne ment pas à un homme qui représente la loi.

    Lidoulet se lève alors, fait le tour de la baraque, s'arrête devant les trois couches installées à même le sol.

    - Ainsi on passe de bonnes vacances, n'est-ce pas Ménager ?

    Et il rit. Il rit encore... d'un bon rire moqueur cette fois.

    - Vous êtes venu me reprendre, demanda Jean-Guy.

    - Pas tu tout, gamin. Tu peux même baguenauder où tu veux, moi je m'en lave les mains. C'est Milet que je veux voir. Lui seul.

    Puis regardant sa montre :

    - Midi ! Nom d'un chien, qu'est-ce qu'il fiche ? Il va encore me filer entre les pattes celui-là.

    Mais Milet ne revenait pas ; ou plutôt, il se gardait bien de rentrer : il avait vu la porte grande ouverte. Caché tout près de là, il entendait distinctement les paroles de Lidoulet. Il le vit même bientôt sortir puis s'éloigner en braillant.

    ***

    - Je suis contente, dit Nina quand son père parut enfin sur le seuil de la porte.

    - Moi pas du tout, répondit Ursule sur un ton plein de reproches. Tu as désobéi !

    - Mais papa...

    - Tu as ouvert à Lidoulet et maintenant nous sommes fichus.

    - Oh papa, je ne voulais pas... mais Jean-Guy m'a dit que...

    - Eh bien, c'est du joli les enfants. Maintenant, la police va venir.

    - Pour reprendre Jean-Guy ?

    - Oui, pour lui et...

    - Et qui, papa ? On ne va pas te prendre aussi... Dis, papa ?

    - Non, bien sûr. Enfin... Tu ne peux pas comprendre.

    Ursule souffrait atrocement et cela se voyait dans son regard. Jean-Guy pressentait bien qu'un autre drame que le sien se nouait ici.

    - Nous allons partir... vite... tous les trois... dit Ursule.

    ***

    Nina observait son père dont l'accablement était extrême.

    - Tu sais papa, j'aime pas quand tu es comme ça !

    - Ce n'est rien ma chérie.

    Tous trois, d'un bon pas, s'en allaient à présent rejoindre la cabane forestière découverte par Jean-Guy quelques jours auparavant. Ursule avait peur. Il savait qu'un grand danger pesait sur eux, un péril qui viendrait de là-bas, de Naux-Bilaine ou même d'ailleurs. Il craignait de tout perdre et se reprochait de n'avoir rien osé dire à Nina sur son passé. Et, comme celle-ci folâtrait toujours loin devant eux, il risqua :

    - Jean-Guy, si je te confie un secret, me promets-tu de le garder pour toi ?

    - Juré ! dit Jean-Guy fièrement.

    - Tu sais, c'est une chose grave... Il s'agit de Nina.

    Jean-Guy eut un fin sourire.

    - Je m'y attendais, avoua-t-il.

    - Comment ça...  Que dis-tu ?

    - Oui, j'ai tout de suite pensé que vous n'étiez pas son vrai papa.

    - Tiens donc, et pourquoi ?

    - Mais parce que Nina n'a pas de mère, et que ce sont les mères qui font les enfants.

    - Jean-Guy... La maman de Nina aurait pu être morte. Soit, petit, tu as deviné : Nina n'est pas ma fille. Surtout, garde pour toi ce que je vais te confier.