« L'eau dépine », Nina   

Nina

    Posté derrière un grand chêne, à quelques mètres de la cabane d'Ursule, Jean-Guy guettait, le ventre gonflé d'angoisse. Soudain, une main tapota son épaule ; il sursauta.

    - Nina !

    - Chut, fit-elle. Il ne faut pas effrayer la petite biche.

    - Une biche ?

    - Oui. Papa l'a soignée hier soir : elle allait mourir.

    - Je veux la voir, dit Jean-Guy.

    Ils s'accroupirent. Elle lui prit la main, la serra fort dans la sienne. Et ce fut à cet instant que la biche se montra, museau bas, reniflant les jeunes pousses. Délaissant son compagnon, Nina se précipita vers elle ; mais à peine eût-elle fait trois pas que l'animal se cabra.

    - Doucement, tu l’effraies... chuchota Jean-Guy.

    Nina s'était laissé tomber à genoux ; et la biche la regardait sans méfiance.

    - Viens ma belle, viens !

    - C'est curieux, fit remarquer Jean-Guy, elle ne s'enfuit même pas. Peut-être qu'elle va mourir... Pourquoi ton papa l'a-t-il relâchée ?

    - Papa dit que chez nous elle ne peut pas vivre ; alors que si on la remet en liberté, elle guérira.

    La biche, de ses grands yeux tristes, observait les enfants blottis l'un contre l'autre. Avait-elle compris qu'ils ne lui voulaient aucun mal ? Non certes, car elle se mit bientôt à s'agiter, à donner de violents coups de collier puis à détaler très loin.

    - Biche, reviens ! suppliait Nina.

    Mais ce fut en vain. Alors s'adressant à son petit ami :

    - Tu crois vraiment qu'elle va mourir ?

    - Non, elle court trop bien encore. Je suis sûr qu'elle est partie retrouver sa famille.

    Nina soupira longuement.

    - Je suis contente, Jean-Guy. Je commençais à m'ennuyer.

    - Moi aussi, mais je n'osais pas revenir...

    - À cause de mon papa ?

    - Oui, j'ai très peur de lui.

    - C'est parce que tu ne le connais pas ; mais tout à l'heure, tu verras...

    Tout en bavardant elle l'avait entraîné vers la hutte. Lui, hésitait, répétant sans cesse :

    - Tu es bien certaine qu'il n'est pas là ?

    Les propos rassurants de la fillette n'empêchaient pas la frayeur de Jean-Guy.

    - Il va revenir, alors ?

    - Non, pas maintenant. Mais n'aie donc pas peur ! S'il revient, il ne te mangera pas.

    - À Lontru on dit qu'il dévore les enfants.

    Ils entrèrent. Nina alluma la lampe à pétrole. A présent, ils étaient assis l'un en face de l'autre.

    - Tu as faim ? demanda Nina.

    - Oh oui, dit Jean-Guy.

    - Alors croque là-dedans !

    Ce n'était que du pain sec datant de plusieurs jours.

    - C'est quand même meilleur que des feuilles, avoua le garçon.

    - Parce que tu manges des feuilles, toi ?

    - Bien sûr !

    - Nous, vois-tu, on en a seulement mangé l'an dernier, quand papa a été très malade. Il ne pouvait plus descendre au pays, alors...

    - Mais toi, Nina, pourquoi n'y es-tu pas allée à sa place ?

    - Papa ne veut pas que je m'éloigne d'ici. Il dit qu'on me ferait du mal.

    - Et comme ça, tu restes toujours à la Boulette ?

    - Oui, dit-elle. Puis après un court silence :

    - Jean-Guy, c'est comment un pays ?

    - Des maisons, une église, une route qui passe ...

    - Et une maison, une vraie, comment c'est ?

    - C'est comme une boîte, Nina... avec des ouvertures pour les fenêtres et pour la porte... un toit, une cheminée.

    - C'est plus beau qu'ici ?

    - Non, bien sûr. Enfin... disons que ce n'est pas pareil.

    - Mon papa dit que dans les villages les gens sont tous méchants.

    - Presque tous, oui.

    - Même les enfants ?

    - Surtout les enfants ; car eux, ils ne savent pas toujours ce qu'ils font, alors... à l'école ils se moquent de moi.

    - Tu me parles aussi de ton école ?

    - Non Nina, ça me ferait trop mal.

    - Ton papa à toi, poursuit Nina, il est où ?

    - Je n'en ai pas.

    - Alors, si tu n'en as pas, tu peux rester avec nous !

    - Pas avec ton père : je le déteste !

    Nina se fâcha :

    - Vilain ! dit-elle. Tu n'es qu'un vilain !

    - Il n'est pas beau, ton père.

    - Si ! Il est beau ; et moi, mon papa, je l'aime mieux que toi, dit Nina. Il est plus grand, plus fort, plus...

    - Pourquoi a-t-il un bâton si tu dis qu'il n'est pas méchant ?

    - Mais c'est pour marcher. Autrefois, il a eu un grave accident.

    Jean-Guy semblait réfléchir. Nina reprit :

    - Tu me détestes aussi, alors ?

    - Non Nina... toi c'est différent.

    - Si, c'est pareil ! Si tu n'aimes pas mon papa, tu ne m'aimes pas non plus.

    - Tu es encore petite, Nina. Et tu n'as pas de bâton pour faire peur aux enfants.

    - Mon papa aime bien les enfants. Des fois il me demande si je veux un petit frère. Je dis toujours « oui » ; mais on n'a pas de place ici, et les roses ne sont pas assez belles.

    - Les roses ?

    - Mon papa dit que c'est dans les roses que viennent les enfants.

    Jean-Guy s'esclaffa.

    - Il t'a menti, ton père. On ne vient pas dans les roses. C'est la maman qui nous fait ; et moi je le sais bien.

    - Je n'ai pas de maman, dit Nina ; mon papa m'a trouvée dans une rose, une belle. C'est lui ! Lui, un point c'est tout !

    - Non et non ! Mon petit frère Midli est sorti du ventre de maman et ça j'en suis sûr. Avant, elle était fort grosse, comme ça... Après...

    - Bon ! Admettons que tu sois venu dans une maman et moi dans une rose, acquiesça Nina. Mais Jean-Guy entendait bien ne pas en rester là.

    - Je ne crois pas à ton histoire de rose. On raconte ça aux tout petits... Mais pas à toi.

    - Tu verras, Jean-Guy, mon papa te le dira et tu seras bien pris. Na !

    - Je ne verrai pas ton père, je vais partir.

    - Et si je te fais prisonnier ?

    - Je m'évaderai.

    - Si je t'attache ?

    - Essaie !

    Une course folle s'engage alors dans la pièce obscure. Nina, très agile, oblige Jean-Guy à se retrancher derrière le poêle à bois.

    - Tu ne veux toujours pas voir mon papa ? demande Nina.

    - Non.

    Rageuse, elle se jette sur lui ; et cette fois ce n'est plus pour rire. Un brouhaha s'ensuit, qu'une voix, soudain, fait cesser.

    - Nina !

    La porte avait grincé. Ursule, droit sur le seuil, tendait un index inquisiteur.

    - Papa !

    D'habitude, elle courait se blottir dans les bras de son père ; cette fois, il la repoussait froidement.

    - Nina, je t'avais pourtant bien recommandé de ne laisser entrer personne !

    - Papa, c'est juste Jean-Guy. Il est tout seul.

    - Pourquoi vous disputiez-vous ?

    - Il dit qu'il ne t'aime pas ; alors moi je me mets en colère.

    - Crois-tu qu'il m'aimera mieux si tu te comportes de cette façon ?

    Puis, s'adressant à Jean-Guy, tapi dans son coin :

    - Relève-toi, gamin !

    Rouge de honte et le cœur battant, Jean-Guy se remit sur pieds, arrangea ses vêtements.

    - Bonjour M'sieur, balbutia-t-il.

    - Oh ! Tu peux m'appeler Ursule, comme tes petits copains de Lontru. Car tu es bien celui qu'on recherche, dis ?

    - Oui M'sieur.

    - Tu t'es donc sauvé ?

    - Je n'en pouvais plus, M'sieur. Tout le monde me fait des misères.

    - Tiens tiens ! Ainsi tu t'es dit : je vais aller demander asile au vieux fou ?

    - Non, j'vous jure. Je ne savais même pas que vous habitiez ici.

    - Elle est belle, ma Nina. Elle te plaît ?

    - Oui.

    Voyant que son père s'était quelque peu adouci, Nina risqua :

    - Alors papa, tu veux bien qu'il reste avec nous ?

    - Ma chérie, répondit Ursule, ce petit garçon est recherché par la police.

    - On pourrait le cacher.

    - Non, c'est trop risqué. Les gendarmes sont à Naux. Dans moins d'une heure, ils seront ici. Tu me vois, toi, complice d'un enfant qui fuit sa maison ? Non, Nina, vraiment, ce que tu me demandes là est impossible.

    - Oh papa, si on le cachait bien... Tiens ! Sous la paille, là...

    - Nous irions en prison, dit Ursule qui se retourna vers Jean-Guy.

    - Je voudrais bien t'aider, gamin. Hélas ! Tu n'as aucune chance. Aucune !

    Au fond, Jean-Guy n'eût pas souhaité meilleure issue à son supplice, tellement Ursule l'épouvantait.

    Déjà l'enfant s'éloignait quand Nina s'écria encore:

    - Papa, ne le laisse pas partir, je l'aime bien, moi...

    - Non Nina, je l'accompagne un petit bout de chemin.

    - Il est très malheureux tu sais papa.

    - Je sais. Mais n'insiste pas.