« Noir & blanc », Chapitre 8 - Exécution   

Chapitre 8 - Exécution

J’étais en train de vomir dans le jardin quand Laura est venue me rejoindre. Elle m’a tendu un mouchoir en papier pour que je m’essuie la bouche.

« Ça va ? m’a-t-elle demandé.

— Pas trop. C’est la première fois que je... »

Laura a passé un bras autour de mon épaule.

« Tu n’avais pas le choix, a-t-elle dit.

— Probablement pas », ai-je admis en m’essuyant la bouche. J’en étais bien consciente, là n’était pas le problème. « Où est le garde du corps ?

— Philippe est allé planquer le cadavre.

— Tu crois qu’on peut lui faire confiance ?

— Il n’a pas trop intérêt à ce que la vérité éclate. Il va cacher le corps et prétendre que Bob l’avait congédié.

— Ils vont identifier mon arme.

— Quand le cadavre aura été retrouvé. À ce moment là, on sera loin ou mortes. »

J’ai hoché la tête.

« On est dans la merde, ai-je dit.

— Ouais, a acquiescé Laura. Je crois qu’on peut dire ça.

— Qu’est-ce qu’on va faire ?

— Aucune idée.

— On reprend la voiture ? »

Laura est restée silencieuse, le regard dans le vide.

« Est-ce qu’on reprend la voiture ? ai-je répété.

— Ouais, a soupiré Laura. On y va. »

*****

On a repris la route, sans savoir où on allait. J’avais repris le volant. À côté de moi, Laura était silencieuse, le visage sombre.

« Ne t’en fais pas, ai-je dit. Ça va s’arranger. »

Mais je n’y croyais pas trop. On n’avait plus personne pour nous aider, et les flics ou Lumière Blanche finiraient bien par nous rattraper, tôt ou tard.

« Tu sais, ai-je dit, je ne sais pas ce qui va se passer, mais je voulais que tu saches que j’ai apprécié ce petit voyage en voiture avec toi.

— Moi aussi, a dit Laura en souriant. Mais j’aurais préféré que ce soit dans d’autres circonstances.

— Ouais. Dis moi, que voulait dire Bob par « factrice au Vatican » ?

— Quoi ?

— Il a dit que tu étais bonne pour être factrice au Vatican. Ça veut dire quoi ?

— Ah. Je pense qu’il faisait référence à une mission.

— Et tu as fait quoi au Vatican ?

— Rien ! a-t-elle répondu en souriant. Ce n’était pas au Vatican. C’était une image.

— Il parlait de quoi, alors ? »

Elle a soupiré. Manifestement, elle n’avait pas trop envie d’en parler.

« C’est un peu compliqué.

— Ça tombe bien, ai-je répliqué. On a le temps. »

Laura a grogné, et puis elle s’est décidée à m’expliquer.

*****

Si le Bien et le Mal se livraient une guerre millénaire sans merci, ça ne les empêchait pas d’avoir des relations diplomatiques par moment.

Ils avaient toujours gardé un contact, ne serait-ce que pour pouvoir s’insulter ou pour négocier. Négocier quoi, je n’en savais rien, et Laura n’avait pas pu m’éclairer là dessus. Peut-être des trêves les jours de fêtes chrétiennes.

Avec l’avènement du téléphone et d’Internet, les relations en chair et en os étaient de moins en moins nécessaires, mais ils avaient toujours besoin de se croiser « en vrai » pour s’échanger des objets. Quels genres d’objets ? Là non plus, on n’en avait aucune idée.

En tout cas, une chose était sûre, il y avait des démons et des types de Lumière Blanche qui se voyaient de temps en temps autour d’un café. Des diplomates, en quelque sorte.

Le démon qui jouait ce rôle en France avait pété un câble, s’était énervé, et avait essayé de descendre son homologue de l’autre camp. Il l’avait blessé avant de se faire abattre. Le type de Lumière Blanche s’était mis en colère et les relations s’étaient tendues.

Il fallait quelqu’un pour remplacer le « diplomate » pas très diplomate, et Laura avait été choisie à cause de ses nombreuses qualités, la principale étant qu’elle ne pouvait pas refuser.

Elle devait remettre une boîte scellée au type en face. Le rendez-vous était à minuit, dans une église.

Laura était rentrée et était tombée sur deux types armés de pistolets mitrailleurs qui l’ont fouillée. Il y avait aussi un autre type, plus calme, assis sur un des bancs.

« Je croyais que vous deviez être seul, avait dit Laura une fois que les types l’avaient laissée s’avancer.

— Asseyez vous, mademoiselle Vogier », avait dit l’homme.

Laura avait obéi, et l’avait examiné. Il avait les cheveux blancs et un bras en bandoulière.

« Vous connaissez mon nom. Puis-je connaître le vôtre ?

— Non.

— Qui me dit que vous n’allez pas me faire descendre quand je serais sortie d’ici ?

— Je n’ai qu’une parole, contrairement à feu votre ami.

— Ce n’était pas mon ami, avait répliqué Laura.

— C’est mieux », avait dit l’homme.

Laura avait hoché la tête. Ils étaient restés silencieux un moment, devant les deux gardes armés.

« Bon, on fait quoi maintenant ? avait demandé Laura.

— Pourquoi être si pressée ? Vous n’aimez pas cette église ?

— Si, si. Mais je ne voudrais pas rater la dernière séance de ciné. »

Elle avait sorti la boîte. L’homme l’avait attrapée et ouverte avec une clé qu’il avait dans sa poche intérieur.

« Bien.

— C’est quoi ?

— Ce ne sont pas vos oignons, avait soupiré l’homme. Et voici pour vous. »

Il lui avait tendu un petit pentacle au bout d’une chaîne. Laura l’avait rangé dans sa poche.

« Ça non plus, pas mes oignons ?

— Exact, avait souri l’homme. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

— Ouais, avait acquiescé Laura. Pour une fois que ce n’est pas moi qui dit qu’Il est cul-serré. »

*****

J’ai hoché la tête.

« Je ne savais pas que Lumière Blanche discutait avec les démons.

— Certains.

— Mais du coup, ces types savaient que tu étais un démon ? »

Elle a haussé les épaules.

« Et alors ? Ce sont des cathos. Ils ont promis de ne pas se servir de ça, et je pense qu’ils tiendront parole. »

Je n’en étais pas autant persuadée qu’elle. Lumière Blanche estimait aussi que la fin justifiait les moyens.

« Et si ces types t’avaient suivi ? ai-je demandé.

— Alors Bob serait mort bien avant, non ?

— Pas forcément. Ils n’avaient aucun moyen de savoir que c’était un démon.

— D’accord, a admis Laura. Mais moi ? Je suis toujours en vie. »

J’ai soupiré. En effet, il était absurde qu’ils l’aient laissée en vie s’ils la suivaient. À moins que...

« À moins qu’ils aient voulu faire d’une pierre deux coups, ai-je dit.

— Comment ça ?

— Ils ne pouvaient pas savoir que Bob était un démon, d’accord ? Ils n’auraient pas non plus pu savoir que tu en étais un si tu n’avais pas joué la diplomate. Mais ils pouvaient sûrement savoir qui était à Lumière Blanche. Ils doivent bien avoir des listes quelque part.

— Sûrement, a admis Laura, pensive. Donc...

— Donc ils pouvaient savoir que Fernand Coulet et Bertrand Yvain en faisaient partie, ai-je complété. Quand à mon oncle, c’était encore plus facile, il était curé.

— Et ils les auraient tués juste parce que je les ai croisés ? » a demandé Laura, dubitative.

J’ai haussé les épaules.

« Pas uniquement. Fernand était aussi dans une organisation anarchiste, non ? Yvain, tu devais carrément voir s’il pouvait pactiser avec Satan. Johnatan, lui, savait que tu étais un démon et il t’a laissé repartir. Tout ça, ça me paraît être des raisons suffisantes.

— Peut-être, a admis Laura. Mais j’ai du mal à croire qu’on ait pu me suivre si facilement sans que je le remarque.

— Tu n’avais aucune raison d’être sur tes gardes », ai-je protesté.

Laura a soupiré.

« Peut-être. Mais ça me fait mal de me dire qu’ils sont morts à cause de moi.

— Ça n’était pas ta faute...

— Ouais, ouais », a coupé Laura en baissant la tête, l’air triste. « Je sais. »

Elle est restée silencieuse un moment. Puis je l’ai vue se passer une main sur le visage. Peut-être pour essuyer une larme ?

« Bon, a-t-elle dit au bout d’un moment. Il commence à être tard, on pourrait peut-être aller manger ? »

*****

Je me suis arrêtée dans un drive-in et on a mangé au bord de la route, assises sur le capot.

Laura n’a pas dit un mot pendant le repas. Elle avait encore son air lugubre.

Quand on a jeté les emballages, elle a jeté un regard bizarre à la cabine téléphonique qui était à côté.

« Il y aurait peut-être une solution, a-t-elle dit.

— Quoi ?

— Ça me plaît encore moins que de demander de l’aide à des démons, mais...

— Mais ? »

Elle a souri.

« Les deux types de Lumière Blanche, qui m’avaient attrapée. Christine et Franck. Ils pourraient peut-être nous aider.

— Ben voyons, ai-je répliqué. Ils ont voulu te tuer !

— Ouais. Bob était censé vouloir nous aider, et il a essayé de nous tuer. Eux ont essayé de me tuer, ils voudront peut-être nous aider ?

— Laura...

— En échange, je leur dis qui a causé ces meurtres. »

J’ai soupiré. L’idée ne me plaisait vraiment pas.

« Ce n’est qu’une hypothèse. Rien ne nous dit que ce ne sont pas eux qui ont commis ces meurtres !

— Ils ne savent pas qui sont les meurtriers. Sinon, ils m’auraient tuée quand ils le pouvaient. Allez, viens. »

Je l’ai accompagnée à contrecœur à la cabine téléphonique, et je l’ai regardée avec appréhension appeler les renseignements et composer le numéro de Christine Elm.

« Salut, a-t-elle commencé.

— Allô ?

— C’est Laura. »

Il y a eu un léger silence sur la ligne, puis un léger rire.

« Et ben, c’est un coup de fil... inattendu. Tu veux quoi ?

— La vie sauve. Qu’on arrête de me rechercher. »

Nouveau silence.

« Tu es sûre de t’adresser à la bonne personne ?

— Je crois connaître l’identité des tueurs.

— Je ne peux pas faire arrêter les recherches.

— Des nouveaux papiers, ça me suffirait.

— Il faut qu’on en discute. Je rappelle dans cinq minutes.

— Cinq minutes. D’accord. Pas plus, on est dans une cabine.

— Delaur est là ? Tu peux me la passer ? »

Elle m’a tendu le combiné.

« Allô ?

— Bonsoir, agent Delaur. Vous allez bien ?

— Ça irait mieux si on n’avait pas tous les flics du pays aux trousses.

— Je voulais que vous sachiez qu’officiellement, vous avez été enlevée par Laura.

— Quoi ?

— C’est la version que j’ai donné. La police ne vous recherche pas. Vous pouvez revenir en arrière.

— Je ne vais pas la laisser tomber. »

Je l’ai entendu soupirer.

« Oui, j’avais compris. Je ne parle pas de ça. Mais vous n’avez pas besoin de partir en cavale ou de changer d’identité.

— Pourquoi ?

— Comment ça, pourquoi ?

— Pourquoi vous leur avez menti ?

— Vous avez fait ce qui vous semblait juste. Et, en toute honnêteté, je pense que vous aviez raison.

— Merci.

— Pas de quoi. Je rappelle tout de suite. »

Elle a raccroché. On est resté à côté de la cabine en attendant qu’elle rappelle, et en croisant les doigts pour que la réponse soit positive.

Au bout de trois minutes, le téléphone sonnait à nouveau.

« Ouais ? a fait Laura.

— C’est Franck.

— Alors ?

— On est ouvert à un arrangement. Qui sont les meurtriers ?

— Ils appartiennent à Lumière Blanche. »

Il y a eu un court silence.

« Vous en êtes sûre ?

— Non, a répondu Laura. Pas absolument.

— Autrement dit, on devrait vous aider à cause d’une hypothèse ?

— Écoutez, je...

— On discutera de ça plus tard.

— Alors, vous acceptez ? a demandé Laura en souriant, soulagée.

— On va voir ce qu’on peut faire pour vous aider. »

*****

Ils nous ont donné rendez-vous sur une aire d’autoroute. Elm nous a donné un itinéraire où il n’y avait pas trop de flics.

On est arrivé à destination un peu avant deux heures du matin. J’ai garé la voiture et on est descendu. On s’était donné rendez-vous vers la machine à café.

À l’intérieur, il n’y avait encore personne. On a pris un gobelet chacune et on est sorti les boire dehors.

« J’espère qu’ils vont venir, ai-je dit.

— Ils viendront. »

J’ai hoché la tête. J’espérais aussi qu’ils viendraient, mais j’étais moins optimiste que Laura. J’avais surtout peur que ce soit la police qui arrive.

J’étais en train de boire une gorgée de café quand Laura m’a sautée dessus et m’a plaquée au sol. Une fraction de seconde plus tard, on entendait une rafale de coups de feu et le bruit des vitres qui se brisaient.

Laura s’est relevée, m’a attrapé la main et m’a aidée à courir derrière une voiture. Il y a eu une nouvelle rafale. Les vitres de la voiture ont volé en éclats et certains pneus ont éclaté.

J’ai attrapé le Desert Eagle à l’arrière de mon pantalon et tiré quelques coups de feu sans vraiment prendre le temps de viser.

« Couvre moi, a dit Laura. Je vais chercher la caisse. »

Avant que je n’ai pu l’en empêcher, elle s’est précipitée vers la voiture. Il y a eu des nouvelles rafales de coups de feu, mais elle continuait à courir. J’ai riposté en vidant mon chargeur. Avec l’obscurité, je n’arrivais pas à voir précisément où étaient les types qui nous tiraient dessus ; j’espérais juste que je n’abattrais pas un innocent en train de faire le plein.

Une fois mon chargeur fini, je l’ai remplacé et j’ai tiré à nouveau. Ça n’a duré en tout que quelques dizaines de secondes, mais ça m’a paru une éternité. Les détonations m’assourdissaient, des petits morceaux des vitres brisées tombaient sur mes épaules, les douilles de mon arme rebondissaient sur le sol, et la voiture derrière laquelle j’étais abritée ressemblait de plus en plus à une passoire.

J’ai entendu la voiture démarrer alors que je rechargeais une nouvelle fois mon arme. C’était mon dernier chargeur pour ce calibre. Je l’ai vidé alors que Laura approchait.

Elle a arrêté la voiture juste devant moi. Une rafale en a fait exploser les vitres. J’ai ouvert la porte arrière et me suis glissée à l’intérieur tandis que Laura démarrait en trombe.

« Tu n’as rien ? ai-je demandé tandis qu’on s’engageait à vive allure sur l’autoroute.

— Ça va, et toi ?

— Ça va. Mais putain, les enflures ! Ils nous ont trahies !

— Je ne suis pas sûre, a répliqué Laura. Si ça avait été eux, ils auraient pu venir plus près. On ne se serait pas méfiées.

— Mouais. Sauf si... »

Je n’ai pas fini ma phrase parce que la lunette arrière a explosé.

« Merde ! » a dit Laura en faisant zigzaguer la voiture.

Je me suis allongée sur la banquette et j’ai attrapé mon Uzi sous le siège passager. J’ai tiré une rafale et ai failli lâcher l’arme à cause du recul.

« Accroche toi ! » a lancé Laura en tirant le frein à main. La voiture a fait un tête à queue et s’est retrouvée à contre-sens.

Nos poursuivants nous ont dépassées. Laura a accéléré à nouveau, évitant de peu une voiture qui arrivait en sens inverse. Elle a pris la sortie qu’on venait de dépasser. Une voiture a du piler pour ne pas nous emboutir et nous a klaxonnées furieusement.

« Woo-hoo ! a crié Laura. Là, je crois qu’on les a semés. »

J’ai repris ma respiration et suis repassée en position assise.

« Bon sang, où tu as appris à conduire comme ça ? ai-je demandé.

— Hollywood », a-t-elle répondu en souriant.

Notre soulagement a été de courte durée. Deux ronds-points plus loin, on a entendu les sirènes de la police.

« Merde.

— Comme tu dis », a fait Laura en s’engageant sur une petite route, puis en éteignant les phares.

Il n’y avait pas de lumière pour nous éclairer, ce qui était plus ou moins positif parce que ça devenait plus difficile de nous repérer. D’un autre côté, on ne voyait rien non plus.

En tout cas, moi, je ne voyais rien, mais Laura devait avoir de meilleurs yeux que moi, parce qu’elle roulait toujours aussi vite. Peut-être que les démons voient dans le noir. Ou alors, peut-être simplement qu’elle avait des tendances suicidaires, parce que j’ai quand même eu plusieurs fois l’impression qu’on n’était pas loin de la sortie de route.

Au bout d’un moment, elle a arrêté la voiture sur le bas-côté et a suggéré qu’on aille à pied jusqu’à la maison la plus proche.

« Et on fera quoi ? ai-je demandé. Ils vont sûrement tout fouiller.

— Déjà, on aura un peu de répit. »

Elle est sortie de la voiture, et je l’ai suivie, un peu à contrecœur, en prenant toutes les armes au passage.

« Tiens, ai-je dit à Laura. Prends un flingue.

— Non. Je ne veux pas.

— Quoi ? »

Je l’ai entendue soupirer.

« Je ne me sens pas capable de tuer quelqu’un.

— Quoi ? ai-je répété à nouveau. Tu crois que moi, je m’en sentais capable ?

— Je refuse de tuer quelqu’un. Je ne veux pas... devenir comme ça...

— Comme quoi ?

— Comme les autres démons. Je ne peux pas tuer quelqu’un. »

J’ai soupiré. J’aurais peut-être dû trouver ça bien. J’aurais peut-être dû être fière d’elle, être soulagée, mais en fait, j’ai surtout trouvé ça très con.

« J’espère qu’ils se diront la même chose », ai-je grommélé tandis qu’on s’élançait à travers la campagne.

On a marché une bonne heure. On n’avançait pas vite, parce qu’on trébuchait tout le temps. Laura se débrouillait mieux que moi, parce que, d’une part, elle était plus agile et, d’autre part, elle ne se trimballait pas près de dix kilogrammes d’arme à feu. Je lui en voulais, et je crois que je lui en veux toujours, parce que je n’avais pas envie qu’elle meurt et que je ne pense pas que le moment était adapté pour de telles préoccupations morales.

C’est ironique que ça soit une catho qui fasse à un démon le reproche d’avoir trop de morale, non ?

Enfin, on a réussi à atteindre une petite maison de campagne, et on n’y est pas allé en finesse : j’ai réveillé le couple qui vivait là en les braquant avec mon Uzi et Laura s’est occupée de les ligoter.

Après, on s’est installées dans le salon et on a essayé de décider ce qu’on allait faire, mais ni elle ni moi ne voyions de moyen simple de sortir de là, et j’étais fatiguée. Finalement, je me suis endormie alors qu’il devait être autour de quatre heures du matin.

*****

Laura m’a réveillée un peu après le lever du soleil.

« Ils arrivent », s’est-elle contentée de dire.

J’ai mis deux secondes à me rappeler l’horreur de notre situation et à me demander comment j’avais pu m’endormir dans de telles circonstances, puis je me suis levée et ai regardé à travers les volets entrebâillés.

Il y avait plusieurs fourgons de police. Des tas de flics avançaient lentement, encerclant la maison. J’ai pensé que, quelques jours avant, j’aurais pu être parmi eux. J’ai reconnu Elm et Melvin, qui les guidaient. Les ordures nous avaient bel et bien trahies.

« Peut-être que si on se rend, tu peux t’en tirer », a suggéré Laura.

Je n’en pensais pas un mot. Ils commenceraient par l’abattre, et m’élimineraient probablement à mon tour parce que j’en savais trop.

J’ai attrapé le pistolet mitrailleur, l’ai glissé par la fente et ai tiré une rafale.

Les policiers se sont couchés au sol, se protégeant derrière leurs boucliers en plexiglas. Quelques-uns ont répliqué et ont tiré dans les volets, mais je m’étais déjà écartée.

« Ou alors, ai-je dit, on peut prendre les propriétaires en otages.

— On n’a pas à les mêler à ça, a protesté Laura. Viens, on peut accéder au garage. »

J’ai hoché la tête, et l’ai suivie en me rendant froidement compte qu’on ne s’en tirerait pas. Même s’il y avait une voiture au garage, il aurait fallu qu’elle soit blindée pour qu’on puisse atteindre la route.

Pourtant, à aucun moment je n’ai songé à me rendre. Je savais que je mourrais de toutes façons, et je préférais encore me battre jusqu’au bout. Et, alors qu’on fonçait vers la mort, je me rendais compte que j’avais passé toute ma vie à faire ce que l’on attendait de moi, et je trouvais ça follement excitant de mourir l’arme au poing, seules contre une centaine de policiers.

« Rendez vous », a lancé un policier à travers le mégaphone. « Vous êtes cernées !

— Sans blague ? » ai-je répliqué, mais je ne pense pas qu’il m’ait entendue.

Dans le garage, il y avait une berline de Mercedes. Je n’ai pas pris le temps de la regarder plus en détail et ai grimpé à la place du passager, Laura s’étant déjà installé au volant. Prévoyante, elle avait récupéré les clés, probablement pendant que je dormais.

« Bon, a-t-elle dit. Tu es sûre que tu ne veux pas te rendre.

— Oui.

— Je... Je pense qu’on va mourir.

— Moi aussi.

— Je suis désolée de t’avoir entraînée là-dedans. Mais je suis heureuse de cette journée passée avec toi.

— Moi aussi.

— Je t’aime. »

Elle m’a fait un baiser sur la joue, et j’ai souri.

« Prête ? » a-t-elle demandé.

J’ai armé mon Uzi.

« Prête. »

Laura a envoyé la voiture contre la porte du garage, en espérant, un, que ça suffirait à l’ouvrir et, deux, que ça permettrait de surprendre les policiers.

Si les deux battants de la porte se sont effectivement ouverts sous la pression de la voiture, les flics n’ont pas paru si surpris que ça. En tout cas, les vitres ont volé en éclats alors qu’on ne devait pas avoir fait deux mètres.

Le siège baissé au maximum, Laura a fait bondir la voiture en haut de la petite pente qui sortait du garage. Plus ou moins dans la même position, je tirais un peu au hasard en espérant que ça obligerait les policiers à se planquer.

Ça n’a pas du suffir, parce que les détonations ne se sont pas arrêtées. C’était assourdissant. En quelques secondes, la bagnole est devenue une passoire ; la tôle ne nous protégeait pas plus qu’une feuille de papier. J’ai senti un choc dans mon bras droit et ai lâché le pistolet mitrailleur.

J’ai tourné la tête à ma gauche et ai vu que Laura avait été blessée aussi, et sévèrement. Du sang coulait sur son visage et sur son tee-shirt. Ironiquement, l’hémoglobine recouvrait en partie le « Police partout, justice nulle part » qui était écrit dessus.

Elle paraissait inconsciente. J’ai essayé d’attraper le volant mais c’était trop tard : la voiture arrivait au virage.

Elle est partie en tonneaux. Je me suis demandée un moment ce qui allait me tuer : l’accident ou les balles. Et puis, la voiture s’est arrêtée sur le toit, et, à l’exception de mon bras droit blessé, j’étais saine et sauve.

J’ai enlevé ma ceinture de sécurité et ai essayé d’ouvrir la porte, mais l’accident l’avait déformée et elle était bloquée. Je me suis glissée par ce qui restait de la fenêtre. Bizarrement, je n’ai pas pensé que j’allais me faire descendre : je voulais juste sortir Laura de là avant que la voiture n’explose. C’était plutôt idiot, parce qu’elle n’était probablement déjà plus en état d’être sauvée et que la voiture ne brûlait pas, mais je n’étais pas en état de raisonner.

Dans l’accident, on avait dévalé une partie de la pente, ce qui nous avait temporairement mis hors de portée des policiers. J’ai donc eu le temps de boitiller de l’autre côté de la voiture, d’ouvrir la porte et de tirer Laura dehors.

Elle avait repris conscience, mais n’allait pas bien : une balle l’avait touchée dans le cuir chevelu, et, surtout, deux autres s’étaient logées dans sa poitrine.

« Va-t-en », m’a-t-elle dit en crachant du sang.

Mais c’était déjà trop tard : les policiers accouraient vers nous, l’arme à la main.

« Lâchez votre arme ! Levez les mains ! » a hurlé un mégaphone.

J’ai obéi, parce que je n’avais plus que le Beretta et que je ne voyais pas comment j’allais pouvoir affronter tous ces flics avec.

Elm et Melvin se sont approchés de nous, couverts par le reste des hommes.

« Avant que vous nous tuiez, ai-je demandé, je veux savoir. Les meurtres, finalement, c’était qui ? Vous ?

— Non, a répondit Elm en armant son revolver. Peu importe qui c’était.

— Vous nous aviez promis...

— Les choses ont changé, a-t-elle expliqué. Les meurtres étaient commandés par Lumière Blanche. Nous avons eu pour mission d’effacer les traces. Juste après votre coup de fil.

— Et pourquoi moi ? a demandé Laura.

— Je ne connais pas les détails, a expliqué Elm, mais il semblerait que ta hiérarchie trouvait que tu avais de « mauvaises » fréquentations.

— Quoi ? ai-je demandé. Mais pourquoi ? »

Que Lumière Blanche élimine ses propres membres, ça me surprenait déjà, mais pourquoi pas, après tout. Mais qu’elle le fasse sur les conseils des forces du Mal, je n’arrivais pas à comprendre.

« Parce que, a soufflé Laura avec difficulté, le Bien a besoin du Mal comme repoussoir pour justifier toutes les atrocités qu’il commet pour le combattre. Et inversement. Ni l’un ni l’autre ne peuvent se permettre que leurs agents ne haïssent pas le Mal, parce que les gens risqueraient de se rendre compte qu’ils se font... »

Elle n’a pas pu terminer sa phrase, parce que Melvin lui a logé une balle dans le crâne. Des morceaux de sang et de cervelle ont voltigé et atterri dans l’herbe.

J’ai hurlé. Je me suis jetée sur lui. Il m’a repoussée d’un coup de poing qui m’a tordue en deux, et il a pointé son arme vers moi.

« Baissez votre arme, agent Melvin, a ordonné une voix. Vous avez le droit d’abattre les démons, mais pas les humains. »

J’ai levé la tête, étonnée que quelqu’un tienne à ce que je m’en sorte en vie.

C’était Max, qui arrivait vers nous. Il pointait son arme vers Melvin. Ce dernier a soupiré et lui a jeté un regard haineux, avant de s’écarter.

Je pleurais en me tenant le bras, qui commençait à me faire mal. Elm a regardé le crâne éclaté de Laura, puis elle s’est tournée vers moi.

« Je suppose qu’elle n’avait pas tout à fait tort. Mais nous devions obéir aux ordres. Je suis désolée. »

Je ne trouvais pas que c’était le début du commencement de l’ombre d’une justification, mais je n’ai rien trouvé à lui répondre. J’étais sous le choc.

Je me suis contentée de pleurer.

Ça a duré un certain temps.