« Noir & blanc », Chapitre 6 - Fuite   

Chapitre 6 - Fuite

Je ne suis en effet pas retournée au commissariat, comme me l’avait suggéré Elm. Je me suis couchée très tôt, mais je n’ai pas réussi à m’endormir.

Je n’arrivais qu’à ressasser ce qu’il s’était passé, les trois meurtres, à me demander si Laura était coupable ou pas, à essayer de la comprendre. Et puis, à m’imaginer ce qu’elle devait subir entre les mains de Lumière Blanche. Elle était peut-être déjà morte. Ou alors, ils étaient en train de la torturer.

Et puis, vers onze heures, un coup de fil m’a sortie du lit — enfin, du canapé.

« Ouais ? ai-je dit.

— Allô ? C’est encore Lachon. J’ai des nouvelles.

— Quoi ?

— Laura Vogier n’a pas tué Jonathan Delaur.

— Comment ça ?

— Il est mort entre seize et dix-huit heures. Laura a volé une voiture vers seize heures. À première vue, ça pouvait tenir, mais si on prend en compte les temps de trajet, la probabilité qu’elle ait pu faire ça est quasiment nulle.

— Vous êtes sûr ? ai-je demandé.

— Pas à cent pourcent. Il faudrait encore faire quelques vérifications. Mais, disons, quatre-vingt-dix pourcent ? »

J’ai fini par raccrocher, le cœur encore plus lourd qu’avant. J’étais maintenant persuadée que Laura était innocente.

Et elle était sûrement au quartier général de Lumière Blanche, en train de se faire torturer.

Et puis, je me suis souvenue de ce que m’avait raconté mon oncle sur sa jeunesse. Quand ils capturaient un démon ou qu’ils interrogeaient un type, ils n’allaient pas au QG. Soit ils le descendaient directement, soit ils ramenaient le boulot à la maison.

Il va sans dire que la plupart des agents de Lumière Blanche ont des maisons bien isolées.

*****

Quand j’ai sonné chez Gros Tom, il était minuit. Gros Tom, c’était un type qui tenait une armurerie. Il n’était pas très regardant sur les armes vendues et sur les acheteurs, ou sur la provenance des fournisseurs. Il était le fournisseur officiel d’un certain nombre de malfrats du coin.

S’il n’était pas encore sous les verrous, c’est parce qu’il fournissait aussi un certain nombre d’informations à Max. Il me l’avait présenté dans une enquête précédente sur un trafic de drogue.

« Qu’est-ce que vous voulez ? a grogné un Gros Tom en débardeur sur le pas de sa porte.

— Vous vous souvenez de moi ? ai-je demandé en présentant ma carte de police. J’étais venue avec le lieutenant Ulster.

— Ouais, a-t-il dit en souriant. Miss Delaur. Vous voulez quoi ?

— J’aurais besoin d’une arme.

— C’est urgent ?

— Plutôt. »

Gros Tom a hoché la tête, et m’a fait entrer. Il m’a dirigé vers le magasin.

« Vous voulez quoi ?

— Un truc pas trop lourd, mais qui fait mal et qui tire vite. »

Il a hoché la tête à nouveau, et m’a montré un pistolet mitrailleur.

« Un bon vieil Uzi ? », a-t-il proposé.

J’ai pris l’arme en main et l’ai soupesé.

« C’est un peu gros. Dur à planquer.

— ’Faut bien mettre le chargeur, hein. Sinon, vous pouvez prendre un pistolet classique. »

Il a ouvert une autre vitrine et m’a tendu un pistolet.

« Desert Eagle, a-t-il dit. Mon préféré. »

Je l’ai soupesé aussi un moment. J’avais déjà un pistolet dans le même genre, mais celui-là faisait de plus gros trous.

« Bon, je prends les deux. Je suppose que vous n’acceptez pas la carte bleue ? »

*****

J’ai réfléchi un long moment avant de sonner à la maison de Elm. J’allais essayer de libérer un démon. C’était insensé.

Mais elle était innocente et c’était mon amie. Plus ou moins mon amie, en tout cas.

Et puis, j’avais passé toute ma vie à faire plus ou moins ce qu’on attendait de moi. Quitte à se mettre à ne plus être une citoyenne modèle, autant ne pas le faire à moitié.

J’ai essayé de cacher le Uzi derrière mon dos et j’ai sonné.

Au bout d’un long et pénible moment d’attente, Elm a ouvert la porte.

« Mélanie ? Qu’est-ce que vous faites là ?

— Je viens chercher Laura, ai-je dit en pointant mon pistolet mitrailleur vers elle avec mes deux mains.

— Oh, a-t-elle soupiré. Je me doutais que vous seriez une épine dans le pied, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point.

— Levez les mains. »

Elle a obéi et a fait quelques pas à l’intérieur. Je l’ai suivie. C’était une vieille baraque en banlieue, l’endroit idéal pour avoir un prisonnier à la cave sans trop gêner les voisins.

« Qu’est-ce qui se passe ? » a demandé Melvin.

Il était donc là aussi. J’ai senti la panique monter. Elm seule, je maîtrisais la situation, mais s’ils étaient deux...

« L’agent Delaur voudrait, je crois, voir notre invitée.

— Je veux qu’elle sorte ! ai-je crié.

— Oui, j’avais compris, a dit Elm en souriant. Franck, va chercher la gamine. »

Melvin a secoué la tête.

« Je ne sais pas si c’est une bonne idée...

— Je n’ai pas envie de ressembler à une passoire, Franck. Et je n’ai pas non plus envie que mademoiselle Delaur ressemble à une passoire. Tant pis si ça veut dire qu’il faut relâcher une diablotine. On finira par la retrouver, je n’en doute pas.

— Elle est vivante ? ai-je demandé.

— Je ne parlerais pas de la relâcher si elle était morte, mais de rendre son cadavre. Franck, vous y allez. »

Franck est parti à contrecœur, et est revenu au bout de deux minutes, accompagné de Laura.

Elle avait les cheveux passablement décoiffés et du sang séché en dessous de la lèvre mais, à part ça, elle avait l’air d’aller bien. Elle avait les mains libres, et tenait son sac à dos avec la gauche.

« Tu n’aurais pas du faire ça, a-t-elle dit en me voyant.

— Pour une fois, a dit Elm, je suis assez d’accord avec toi. »

Laura lui a lancé un regard mauvais et est passée derrière moi. Je suis partie à reculons, le Uzi toujours pointé sur Elm.

Et puis on est monté dans ma twingo.

« Merci, a-t-elle dit quand j’ai démarré. Je ne sais pas quoi dire, je... »

Je n’ai rien dit. Je vérifiais dans le rétroviseur qu’on était pas suivies. Avec la nuit, c’était dur à déterminer, mais, en tout cas, s’il y avait quelqu’un derrière moi, il roulait tous phares éteints.

Elm avait libéré Laura sans opposer de résistance, et ça m’avait arrangée, parce que je crois que j’aurais été incapable d’appuyer sur la détente. Mais ça m’inquiétait aussi, parce que je me demandais s’ils ne préparaient pas un coup fourré.

« Je suppose que tu me crois innocente, maintenant ? a demandé Laura.

— Innocente, c’est un grand mot. Je crois que tu n’as pas tué ces types. Tu vas bien ?

— Ça va.

— Je suis désolée... j’aurais du te faire confiance plus tôt.

— Il faut dire que je n’avais pas grand chose pour moi. »

J’ai souri. Il devait en effet y avoir assez peu de gens sur cette planète pour faire confiance à un démon.

« Mélanie, a-t-elle continué. Je suis vraiment heureuse que tu me fasses confiance, et je suis... émue que tu sois venue me chercher. Mais... tu es aussi dans la merde, maintenant. »

J’ai haussé les épaules.

« Ouais, je suppose. Mais ça fait du bien.

— Il est peut-être encore possible de revenir en arrière.

— Ne dis pas de conneries. Démon ou pas, je ne laisserai pas ces types t’exécuter.

— Je ne sais pas comment je pourrais te remercier.

— Quand j’irai en Enfer, tu pourras glisser un mot à Satan pour alléger mes tourments ?

— Non. Si tu vas en Enfer, j’irai t’y chercher et je te ramènerai. »

*****

C’est le soleil qui m’a réveillée le lendemain. Je m’étais garée dans un petit chemin forestier vers quatre heures du matin. Je n’avais aucune idée d’où nous étions. Après être sorties de Paris, on avait roulé plus au moins au hasard en évitant les grandes routes.

« Tu dors encore ? ai-je demandé à Laura.

— Non. Pas vraiment.

— Tu as une idée d’un endroit où on pourrait aller ? »

Elle est restée silencieuse quelques secondes, sans doute à réfléchir.

« Ouais, a-t-elle dit. Mais elle ne me plaît pas.

— Comment ça ?

— Je suis recherchée par Lumière Blanche. Mon visage va probablement être affiché partout. Les seuls qui peuvent nous donner une protection, c’est l’autre camp.

— Les démons ?

— Ouais. J’ai un contact à Cannes.

— Tu aurais une carte ? J’aimerais mieux prendre des petites routes.

— Ouais », a-t-elle dit en attrapant son sac et en commençant à fouiller à l’intérieur.

Elle a commencé à sortir quelques affaires. J’ai souri en voyant le vieux revolver inutilisable.

« Tu trimballes toujours ça ?

— Évidemment, comparé à ta mitraillette, c’est ridicule, mais je le trouve rassurant.

— Rassurant ? Une arme qui ne peut même pas tirer ? »

Elle a haussé les épaules.

« Au départ, c’était quand j’avais peur du noir. Alors, contre des ombres ou des fantômes, un revolver qui ne peut pas tirer, ce n’est pas si ridicule.

— Tu as peur du noir ?

— Disons que j’ai une relation très ambiguë avec l’obscurité. C’est à la fois ma meilleure amie et mon pire cauchemar. »

J’ai hoché la tête en souriant.

« Bon, et cette carte ? ai-je demandé.

— La voilà. Tu sais où on est ?

— On va bien finir par trouver », ai-je dit en mettant le contact.

*****

« Dis moi », ai-je demandé une fois qu’on avait à peu près trouvé notre route, « qu’est-ce que tu faisais chez mon oncle ?

— On a bu un thé.

— Arrête, ai-je soupiré. Je me doute qu’un démon ne va pas aller boire un thé chez un curé. Je te fais confiance, Laura. J’aimerais bien que ce soit réciproque et que tu me dises la vérité. »

Laura a hoché la tête, et a regardé le paysage défiler quelques secondes avant de répondre.

« On a bu un thé, a-t-elle répété. Je ne sais pas trop comment il avait eu mon numéro de téléphone, mais il m’avait laissé un message sur mon répondeur. Il voulait me voir.

— Et tu y es allée ?

— Ouais. Ça m’intriguait. Même si je savais qu’il avait été à Lumière Blanche, je pensais qu’il ne s’amuserait pas à me descendre. Surtout qu’il m’avait donné rendez-vous à l’arrière de l’église. J’ai hésité, et finalement, j’y suis allée.

— Et pourquoi est-ce qu’il voulait te voir ?

— Il voulait me dire qu’il savait que j’étais un démon mais que, comme j’étais gentille, il ne me tuerait pas. »

J’ai soupiré.

« Laura...

— Quoi ? C’est ce qu’il m’a dit. À peu de choses près. Ça n’a pas un grand intérêt.

— Pour moi, si.

— Bon. Alors il m’a raconté qu’il aimait toujours Dieu, blablabla, mais qu’il n’était plus aussi sûr de tous ses principes qu’avant. C’est pour ça qu’il ne m’avait pas tuée ou dénoncée à Lumière Blanche quand il avait compris que j’étais un démon. Il m’avait vue grandir, et il trouvait ça trop dur. Il pensait que j’avais peut-être une chance de ne pas devenir un monstre.

— Et c’est tout ?

— Il disait regretter un certain nombre de choses qu’il avait faites. On a parlé du Bien et du Mal, et voilà.

— Et c’est tout ? Il s’est donné le mal de te retrouver juste pour ça ?

— Il n’était plus sûr d’être dans le bon camp. Il voulait parler à un démon qui n’en était pas sûr non plus, et j’étais la seule qu’il connaissait.

— Et vous en avez conclu quoi, alors ?

— Tu connais la différence fondamentale entre le Bien et le Mal ? a demandé Laura en guise de réponse.

— Non, ai-je répondu », surtout parce que je n’avais pas envie de réfléchir et que ça me paraissait être une question purement rhétorique.

« Voilà. C’est ce qu’on en a conclu.

— Ce n’est pas un peu rapide ? Ce n’est pas parce que Lumière Blanche est devenu ce que c’est actuellement que la cause à l’origine n’est pas bonne pour autant.

— Et le but de Lucifer, au départ, c’était la liberté. Sauf que maintenant, la guerre entre le Bien et le Mal permet surtout à des hordes d’anges et de démons de se partager tranquillement le monde.

— Bon, ai-je dit. Et sinon, mon oncle ne t’a rien dit qui indiquerait pourquoi il a pu être tué ? »

Laura a soupiré.

« Oh, si. C’est justement ce dont je te parlais. »