« Noir & blanc », Chapitre 5 - Mensonges   

Chapitre 5 - Mensonges

J’ai croisé Christine Elm dans le couloir alors que j’allais rentrer à mon appartement.

« Ah, agent Delaur, a-t-elle dit. Le lieutenant Ulster n’est pas là ?

— Il est parti, ai-je expliqué. Il devrait revenir d’ici demain. Pourquoi ?

— Je pense qu’il faudrait une petite mise au point, savoir où on en est. Vous venez ? »

Je l’ai suivie dans le petit bureau qu’on leur avait prêté le temps de cette enquête. Melvin était en train de fumer un cigare en regardant ses papiers.

« Bien, a dit Elm. Vous commencez ? »

J’ai raconté ce que Laura avait découvert en omettant de signaler que c’est elle qui l’avait fait. J’ai préféré ne même pas dire que je l’avais revue.

« Bien, a dit Elm.

— Et vous ? ai-je demandé. Vous avez trouvé quelque chose ?

— Ouais. À propos de la gamine qui était sur les lieux du crime. »

Mon cœur a fait un saut dans ma poitrine.

« Laura Vogier ? ai-je demandé en espérant qu’ils ne percevraient pas mon émotion.

— Voilà. Regardez cette photo. »

J’ai examiné la photographie qu’elle me tendait. C’était une manifestation. On y voyait un certain nombre de personnes avec des banderoles et des poings levées. Parmi elles se trouvait Laura. Un jeune homme avait un bras autour de son épaule.

« Le type qui est à côté d’elle est Fernand Coulet, a expliqué Elm. La première victime.

— Merde », ai-je dit.

Tout d’un coup, Laura me paraissait beaucoup plus suspecte. Être sur les lieux d’un crime, ça passait, mais si en plus elle connaissait une deuxième victime... Ça faisait beaucoup trop de coïncidences.

« Fernand Coulet infiltrait un groupuscule anarchiste. Il aurait apparemment rencontré cette fille dans une manifestation pour l’avortement.

— Merde, merde, merde, ai-je dit. Quand je pense qu’on l’a laissée partir. »

Sans compter qu’en plus, elle m’attendait chez moi pour manger.

« Vous auriez mieux fait de la garder, a fait Melvin, sévère.

— Désolée.

— Ne vous en faites pas, a dit Elm. On va demander un mandat d’arrêt contre elle.

— D’arrêt ou d’exécution ? ai-je demandé.

— D’arrêt, a répondu Elm en souriant. Pour l’instant. »

J’ai hoché la tête, et me suis levée.

« Vous n’aimez pas nos méthodes, agent Delaur ? » a demandé Elm alors que je franchissais le pas de la porte.

Je me suis figée un instant, et me suis demandée si je devais être honnête ou hypocrite. J’ai choisi l’honnêteté. C’était sûrement idiot, mais tant pis.

« Mon oncle m’a parlé des exécutions et de la façon dont certains interrogatoires étaient menés.

— Nos agents doivent respecter des commandements très stricts. Trop stricts. Mais ils ont aussi beaucoup de liberté dans certains domaines. Trop, peut-être.

— Tiens, tiens, ai-je dit en souriant. Serait-ce une critique du fonctionnement de votre organisation ?

— Non. Lumière Blanche est à l’image de Dieu, parfaite. »

J’ai souri une nouvelle fois, et je suis rentrée chez moi.

*****

Quand je suis rentrée, Laura était en train de faire cuire des spaghetti dans la cuisine.

« T’as mis le temps, a-t-elle dit.

— Désolée.

— Pas de problème. C’est juste que ça va être un peu trop cuit. »

J’ai enlevé ma veste, et ai attrapé mon pistolet pour le poser. J’ai hésité à le laisser en me rappelant ce que m’avait appris Elm à l’instant.

Laura avait été vue avec la première victime. Elle allait devoir me fournir une sacré explication pour ça.

Alors que j’hésitais, mon téléphone s’est mis à sonner. J’ai posé mon arme à côté de moi et j’ai décroché.

« Allô ?

— Mélanie Delaur ? C’est Robert Lachon. Vous vous souvenez de moi ?

— Ouais. Le flic qui enquête sur mon oncle.

— J’ai du nouveau. Je pensais que ça vous intéresserait. »

La dernière fois que je lui avais parlé, je n’avais rien à faire de la façon dont mon oncle était mort. Mais maintenant, ça m’intéressait au plus haut point, parce que je suspectais que le coupable était celle qui était en train de me faire à manger.

« Allez-y.

— On a découvert un carnet caché chez votre oncle.

— Caché ?

— Ouais, derrière une pierre qu’on pouvait retirer du mur. C’est un stagiaire qui l’a trouvé. La chance du débutant.

— Bon, et alors ?

— Alors, votre oncle prenait des notes sur des personnes de son entourage qu’il suspectait d’appartenir aux forces du Mal.

— Les habitudes ne se perdent pas facilement.

— Ouais. Pour la plupart, ça n’a pas d’intérêt. Mais...

— Mais ?

— Il avait bien repéré un démon. Or ce démon était à Sovert le soir du meurtre. On a ses empreintes digitales dans la pièce du crime. Mais je devrais dire la démone... »

Mon cœur s’est arrêté de battre. J’attendais avec une horrible appréhension la suite de ses révélations.

« Son nom ? balbutiai-je.

— Vogier. Laura Vogier. »

Pourquoi est-ce que je n’étais pas surprise ?

J’ai raccroché le téléphone et attrapé mon arme. Heureusement, Laura était toujours dans la cuisine.

« C’était qui ? a-t-elle demandé.

— Un collègue », ai-je répondu en m’approchant, le pistolet pointé vers elle. Elle avait le dos tourné.

« Et il voulait quoi ? » a-t-elle demandé en se retournant. Et elle a vu mon arme. « À quoi tu joues ?

— Lève les mains.

— Mélanie...

— Lève les mains ! »

Elle a soupiré, et a obéi.

« Tourne-toi.

— Qu’est-ce que j’ai encore fait ? a-t-elle demandé en se tournant.

— Tu le sais très bien. Les mains derrière la tête.

— Si je le sais très bien, a-t-elle dit en obéissant, ça ne te fera pas de mal de me l’apprendre. »

Je l’ai menottée, les deux mains derrière le dos, puis l’ai poussée jusqu’au canapé.

« Putain, mais qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu as tué mon oncle ! Et probablement les deux autres ! »

Elle a souri.

« Je ne connais même pas le nom du troisième gars.

— Arrête tes conneries ! ai-je crié. Il s’appelle Fernand Coulet. On a une photo où vous êtes ensemble ! »

Son sourire s’est figé. Elle a baissé la tête.

« Fernand ? Il est mort ? »

Je n’ai rien dit. J’ai juste tiré une chaise pour m’assoir en face d’elle.

« Et pourquoi j’aurais fait ça ? On s’était battu contre les fachos ensemble ! J’avais dormi chez lui !

— Tu as aussi dormi avec Yvain. Et pas seulement dormi.

— Ça ne me dit pas pourquoi je l’aurai tué.

— Pour la même raison que les autres. Parce qu’il était à Lumière Blanche. »

Elle a secoué la tête, incrédule.

« Il était anar, a-t-elle protesté. Il y a tout de même une certaine différence.

— Il infiltrait un groupuscule anarchiste. Pour Lumière Blanche. »

Elle a soupiré. Puis elle m’a regardée avec tristesse. Je n’ai pas su déterminer si c’était simulé ou réel.

« Je ne savais pas. Bon, et alors. Pourquoi je l’aurais tué ? D’accord, je n’aime pas Lumière Blanche. Mais je ne suis pas vraiment la seule dans ce cas.

— Laura, ai-je dit froidement. Tu connaissais Fernand Coulet. Tu as vu Jonathan Delaur la nuit où il a été tué. Tu étais aussi avec Bertrand Yvain. J’aurais encore un tout, tout petit doute, si tu n’étais pas un démon. »

Elle a soupiré.

« Tu es au courant, a-t-elle simplement dit.

— Ouais, c’est fini, ai-je dit en ouvrant mon téléphone portable.

— Tu appelles qui ?

— Le commissariat. Pour qu’on vienne te chercher.

— Pourquoi ? Tu connais la procédure. Une balle dans la tête. »

J’ai soupiré, et ai fermé le téléphone.

« Tu préférerais des coups de couteau dans le cœur ?

— Je n’ai pas tué ces types !

— Ta gueule ! » ai-je hurlé en me levant et en pointant le pistolet vers sa tête. « Tu me mens depuis le début ! »

Elle a tourné la tête. Je me suis calmée un peu, et j’ai baissé mon arme.

« Tu as raison », a-t-elle dit en se tournant à nouveau vers moi. « J’aurais du te dire que j’étais un démon. J’aurais du le dire dès le début. J’aurais du le dire au lycée. On m’aurait logé une balle dans le crâne. Ça aurait évité toute cette existence de merde. »

Elle a soupiré, et a fermé les yeux.

« Allez, a-t-elle continué. Rattrape le temps perdu. Tire.

— Dis pas de conneries.

— Tire !

— Non ! »

Je me suis rassise.

« Je veux te poser une question, avant de les appeler. Pourquoi tu as fait ça ? Je veux dire, vendre ton âme au diable ?

— Je n’ai pas vendu mon âme au diable, a-t-elle dit en baissant la tête. Je suis née comme ça. Toi, tu avais des parents cathos. Moi, j’avais des parents démoniaques. Je n’ai pas choisi, tu sais. »

J’ai soupiré, gênée. Quelle question idiote c’était.

« Je suis désolée.

— Non, a-t-elle dit. C’est moi qui suis désolée. Je t’ai fait tellement de... »

Mon téléphone s’est mis à sonner. J’ai décroché.

« Allô ?

— Allô ? C’est encore Lachon. Ça a coupé tout à l’heure...

— Ouais, ai-je dit. J’avais... »

Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase. J’ai senti un choc et je me suis écroulée par terre. Je n’ai pas compris comment Laura avait pu enlever ses menottes, mais elle l’avait fait. Elle m’a attrapé le bras gauche. J’ai essayé d’atteindre mon arme avec l’autre, mais il était quelques centimètres trop loin.

Elle m’a attaché le bras au radiateur, a pris les clés de mes menottes, s’est relevée et a écarté mon arme du pied.

Puis elle s’est baissée et a attrapé mon téléphone. Lachon était toujours au bout du fil et s’était époumoné tout le long du court combat.

« Ici Laura Vogier, a-t-elle dit. Si vous essayez de me localiser, je loge une balle dans le crâne de la jolie Mélanie. Je veux un million d’euros en espèces d’ici douze heures. Sinon elle est morte. Compris ? »

Et elle a raccroché.

Elle est ensuite allée dans la cuisine et en est revenue avec une gamelle et une bouteille d’eau, qu’elle a posées devant moi.

« Tu auras de quoi survivre le temps que tes collègues débarquent, a-t-elle dit en se dirigeant vers la porte.

— Laura...

— Je suis désolée. Mais j’ai encore un tout petit peu envie de sauver ma peau. Et je n’ai pas tué ces types.

— Ça fait quand même beaucoup de coïncidences, ai-je répliqué.

— Ouais, a-t-elle dit en attrapant son sac. Beaucoup trop. »

Et puis elle est partie, me laissant seule, attachée à mon radiateur.

« Merci pour les spaghetti », ai-je marmonné.

*****

Au bout d’une bonne demi-heure, j’ai réussi à utiliser mon couteau et ma fourchette pour attraper mon téléphone portable.

J’ai appelé Lachon.

« Mélanie ! s’est-il exclamé. Vous allez bien ?

— Ça va. Je ne suis pas en danger. Laura... plaisantait.

— Quoi ?

— Je ne suis pas otage. Ça va.

— Où est elle ?

— Je n’en sais rien. Écoutez, c’est bon. Lumière Blanche va se charger d’elle. »

J’ai raccroché avec un serrement au cœur à l’idée que Lumière Blanche allait effectivement se « charger » d’elle. Mais, vu la situation, je ne voyais pas quoi faire d’autre sans m’attirer de sérieuses emmerdes.

J’ai appelé Christine Elm.

*****

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Elle a mis des heures à venir. D’abord, elle ne répondait pas. Quand j’ai finalement pu l’avoir, elle m’a lancé un « j’arrive tout de suite », et est finalement arrivée une heure après.

Heureusement que Laura m’avait laissé des spaghetti.

Du coup, j’ai eu tout le temps de réfléchir.

Je continuais à trouver qu’il y avait beaucoup de coïncidences. Mais Laura avait insisté sur le fait qu’elle était innocente, même quand elle s’était crue perdue.

Il y avait des incohérences, aussi. Le légiste avait mis Laura hors de cause pour Yvain : trop petite. Elle avait paru sincère en apprenant la mort de Fernand et le fait qu’il était à Lumière Blanche.

Il restait toujours mon oncle. Là, je ne voyais rien qui pouvait la disculper.

« Et bien, a finalement dit Elm en arrivant, quelle situation. »

J’ai haussé les épaules.

« Ça pourrait être pire.

— Ouais, a-t-elle dit en me détachant. Mais la prochaine fois, tenez nous au courant. Elle aurait pu vous tuer. »

J’ai hoché la tête.

« Vous allez pouvoir l’exécuter, maintenant ?

— Ça vous pose un problème ?

— Ouais. Si elle a commis ces meurtres, elle mérite la prison. Pas la mort. »

Elle a haussé les épaules.

« Elle a été arrêtée, a-t-elle dit froidement. C’est pour ça que j’ai mis du temps à arriver. »

J’ai fermé les yeux. Peut-être pour masquer mes larmes.

« Elle est morte ?

— Non. On l’interroge encore.

— Je peux la voir ? »

Elle a souri, et a secoué la tête.

« Non. Je suis désolée, mais elle aux mains de Lumière Blanche.

— Et si elle ne les a pas tués ? ai-je demandé, une larme coulant le long de ma joue. Vous allez la libérer ?

— C’est un démon, Mélanie. Elle va mourir de toutes façons.

— Elle n’a pas choisi ! ai-je crié. Elle est née comme ça ! Ce n’est pas juste ! »

Elm s’est dirigée vers la porte sans rien dire.

« Il n’est pas nécessaire que vous veniez au commissariat cet après-midi, a-t-elle dit avant de partir. À demain. »