« Noir & blanc », Chapitre 4 - Enquête   

Chapitre 4 - Enquête

C’est l’odeur du shit qui m’a réveillée le lendemain. Quand j’ai ouvert les yeux, Laura paraissait captivée par le magnétoscope. Elle avait la télécommande dans une main et un joint dans l’autre. On n’avait pourtant rien trouvé sur elle au poste. Elle avait dû l’acheter après. Ou alors, il était bien planqué.

« Salut, ai-je dit. Ça fait longtemps que tu es devant ça ?

— Une demi heure. Les acteurs ne sont pas terribles. »

J’ai hoché la tête. Voir une image fixe d’un coffre-fort caché par un tableau n’était pas vraiment passionnant.

« Je croyais que tu avais arrêté les drogues ? ai-je demandé en pointant sa cigarette.

— J’ai dit ça ? » a-t-elle demandé en haussant les épaules. « Bah, faut pas croire tout ce que je dis. Et puis, ça m’aide à réfléchir.

— En te grillant des neurones ?

— C’est pas le nombre qui compte. Et puis, le plus dangereux dans le shit, c’est la répression policière. T’en veux ? »

Elle m’a tendu le joint, que j’ai décliné en secouant la tête.

« Sans l’aspect légal ou médical, c’est un peu tôt pour ça. Tu veux prendre une douche ?

— Avec toi ?

— Ne commence pas avec ça, ai-je répliqué avec un regard mauvais.

— On gagnerait du temps.

— C’est ça. Pour la peine, j’y vais, tu attendras. »

Laura a souri, avant de se remettre devant la télé. Pause, play. Pause, play. Retour rapide. Une bouffée de marijuana. Play. Pause.

J’ai essayé de profiter de ma douche pour faire le point sur la situation. Cette histoire de meurtres me mettait la pression, parce que c’était ma première véritable enquête. Bien sûr, en m’engageant dans la police criminelle, je m’étais attendue à voir des cadavres... mais je ne pensais pas que ce serait des cadavres qui faisaient partie de Lumière Blanche.

Et en plus de ça, il y avait Laura. Elle n’était pas vraiment gênante, et elle était assurément beaucoup plus gentille que quelques années avant, mais j’avais du mal à croire qu’elle n’avait rien à voir avec cette histoire. Sans compter qu’elle prétendait être amoureuse de moi.

En fait, son petit jeu m’amusait plus qu’autre chose. Je me disais même que, si elle insistait, je finirais peut-être par essayer. Je n’étais pas attirée par les femmes, mais.... peut-être que je pourrais y prendre du plaisir quand même ?

Et puis, rien que pour la tête que feraient mes parents en sachant que je sortais avec une fille, ça vaudrait le coup. Ça serait ma vengeance pour tous les dimanches passés à la messe alors que j’aurais pu faire la grasse matinée.

Finalement, à la fin de ma douche, je m’étais persuadée que tout n’allait pas si mal, et qu’en tout cas tout allait très bien se terminer.

Je me trompais, évidemment.

*****

Quand je suis sortie, Laura avalait un bol de céréales. J’ai téléphoné à Max pour lui dire que j’arriverais en retard. Je comptais d’abord aller vérifier la caméra chez Fergusson.

« Tu pars maintenant ? m’a demandé Laura.

— Ouais. À ce soir.

— Je viens avec toi.

— Quoi ?

— Je peux te filer un coup de main, a-t-elle expliqué en souriant.

— Depuis quand tu veux aider la police ? » ai-je demandé. Sa proposition me paraissait suspecte. Je la voyais mal m’aider pour le plaisir ; se servir de moi pour voir où en était l’enquête me paraissait plus dans ses cordes.

« Je n’aime pas qu’on tue les anarchistes, a-t-elle répondu, toujours le sourire aux lèvres. Et puis, comme ça, je serai avec toi. »

J’ai essayé de peser rapidement le pour et le contre. Et puis j’ai décidé de lui laisser une chance. Peut-être qu’elle voulait vraiment m’aider ?

« D’accord, tu m’accompagnes, ai-je concédé. Mais tu te tiens sage. Et change de tee-shirt. »

Laura a laissé tomber les yeux sur son tee-shirt « Police partout, justice nulle part » et a paru surprise.

« Pourquoi ? J’ai fait une tache ? »

Laura s’est installée à droite de moi dans la twingo.

« C’est pas très grand, a-t-elle remarqué.

— Pour ce que je m’en sers. D’habitude, je prends le métro.

— Je pourrais t’en trouver une un peu mieux, a-t-elle proposé.

— C’est gentil, mais je n’en ai pas besoin, ai-je répondu, légèrement irritée, en démarrant.

— Je peux la prendre à quelqu’un qui en a encore moins besoin que toi, tu sais.

— Tu vas me trouver coincée, mais j’aime bien respecter les lois.

— Si je te l’offre et que tu ignores qu’elle est volée, tu ne violes pas la loi.

— Tu viens de me le dire, je ne vois pas comment je pourrais l’ignorer, ai-je soupiré. Et cette voiture me va très bien, c’est moins pénible à garer.

— Mais c’est moins bien pour les courses-poursuites.

— Tu sais, ai-je expliqué, le métier de flic ce n’est pas forcément comme à Hollywood. »

*****

Monsieur Fergusson s’est étonné de me voir revenir sans Max, et n’était manifestement pas très heureux de voir deux jeunes femmes s’occuper de l’affaire — je lui avais dit que Laura était flic aussi, et j’espérais qu’elle ne s’amuserait pas à ouvrir son blouson en présence du vieux, parce qu’elle avait finalement refusé de changer de tee-shirt.

On est allé inspecter la caméra. Elle n’était pas très visible, il fallait l’admettre. Un type un peu pressé aurait pu se faire avoir. Mais ce n’avait manifestement pas été le cas.

« Vous pouvez ouvrir le coffre ? » a demandé Laura à Fergusson, qui a obéi.

Il était maintenant pratiquement vide. Il n’y avait que quelques babioles.

« Il y avait combien à l’intérieur ?

— Il y avait des bijoux et...

— Ils valaient combien ? a demandé Laura.

— Je ne sais pas », a répliqué Fergusson, manifestement irrité. Il n’aimait apparemment pas se faire interrompre, et probablement encore moins par une femme. « Autour de deux cents mille francs, je dirais. »

Laura s’est penchée à moitié dans le coffre et a donné des coups contre la cloison.

« Vous faites quoi ? a demandé Fergusson.

— Il aurait pu ouvrir le coffre par derrière.

— Faire un trou dans le mur, puis dans le métal ?

— Je préfère vérifier », a répliqué sèchement Laura, avant d’abandonner et de se rapprocher de moi. « Tu as trouvé quelque chose ? m’a-t-elle demandé.

— Non. »

Elle a fait quelques pas dans la pièce. Elle paraissait réfléchir. Puis elle s’est de nouveau tournée vers Fergusson.

« Où partent les images ?

— Vers une boîte de sécurité, ai-je répondu à sa place.

— Appelle-les, et demande ce qu’ils voient », a-t-elle dit en s’appuyant contre le mur à côté du coffre.

J’ai obéi, expliqué ce que je voulais — ou plutôt ce que Laura voulait — et ai patienté quelques instants.

« Ils te voient, ai-je finalement dit. Étonnant, non ?

— Pas très, a répondu Laura sérieusement. Passe moi le téléphone. »

J’ai obéi, même si je me demandais à quoi elle jouait.

« Salut, a-t-elle dit en agitant la main vers la caméra. Vous me voyez en direct ?

— Oui. Qu’est-ce que vous voulez ? a demandé le type au bout du fil.

— Comment partent les données de la caméra ? Téléphone ?

— Exact, a répondu le type. L’alarme aussi. On enregistre tout, et s’il y a un problème, on appelle la police.

— C’est crypté ?

— Euh, non, a répondu le type. Je ne crois pas.

— Donc, rien ne prouve que les données reçues le soir du vol ont été envoyées par la caméra et pas par un mec au milieu ?

— Ce serait compliqué, non ?

— D’accord. Merci », a dit Laura en raccrochant, un sourire aux lèvres.

Puis elle m’a rendu le téléphone.

« Tu as une idée ? ai-je demandé.

— Ouais. Il a du « pirater » la ligne téléphonique. En regardant à quoi ressemble le signal, puis en envoyant la même image, fixe, au lieu de celle vraiment filmée par la caméra.

— Mais on aurait vu le changement, ai-je répliqué.

— Il y a sans doute moins d’une milliseconde pour le faire entre deux images, a expliqué Laura. C’est très court pour un homme, mais une éternité pour un ordinateur.

— Mais c’est toujours une hypothèse. Aucune preuve.

— On va voir si on en trouve », a répliqué Laura en sortant de l’appartement.

J’ai lancé un « au revoir » rapide à Fergusson avant de rejoindre ma nouvelle coéquipière.

Je devais admettre que je n’arrivais plus à la suivre.

« Tu comptes faire quoi ? lui ai-je demandé.

— Aller sur le toit », a-t-elle répondu en lançant l’ascenseur vers le dernier étage.

Il nous a fallu quelques minutes avant de réussir à trouver comment y accéder. On a fini par trouver l’escalier de service après un aller-retour chez le concierge — Laura avait proposé de passer par une fenêtre, mais je préférais éviter.

Une fois sur le toit, Laura s’est dirigée vers le câble de téléphone et s’est penchée au dessus du muret.

« Ne tombe pas », lui ai-je lancé, inquiète.

Elle avait en effet plus de la moitié du corps au dessus du vide. J’ai préféré lui tenir les jambes pour éviter un accident.

« Ah ha !, a fait Laura, triomphante, en enlevant un morceau de chatterton.

— Quoi ?

— Regarde. »

Je me suis penchée à mon tour par dessus le muret et j’ai regardé le câble. L’extérieur avait été dénudé sur une partie, dévoilant des câbles plus petits à l’intérieur.

« Apparemment, a expliqué Laura, il a coupé la gaine extérieure, et dérivé la ligne de Fergusson. Après, il suffisait d’observer le signal et d’envoyer en boucle le même. Donc même image du tableau moche et donc, accessoirement, pas d’alarme vers le centre de sécurité.

— Je ne savais pas que tu étais experte dans le domaine, ai-je dit en prenant une photo avec mon appareil numérique.

— Si je ne m’y connaissais pas un peu, a répliqué Laura en souriant, je serais en prison. »

Elle a replacé le morceau de chatterton.

« Et le code du coffre fort ?

— Deux, sept, trois, cinq, quatre.

— Comment tu sais ça ? ai-je demandé, stupéfaite.

— Ça se voyait sur la bande, avec un peu d’effort. Il suffisait de se servir de la dérivation pour regarder le code dès que Fergusson le tapait. »

J’ai hoché la tête, impressionnée. J’avais bien fait de ne pas refuser son aide.

« Merci. Même si ça ne nous avance pas beaucoup pour l’identité du voleur.

— Tout ce que je peux te dire, c’est que le type qui a fait ça est un pro. Et il fait plus ça pour le plaisir que pour le fric.

— Comment ça ?

— Fergusson parle de deux cents mille francs, en bijoux difficiles à écouler. Il pourrait peut-être en tirer vingt mille euros. Pour un système si compliqué, ça me paraît peu. Je veux dire, autant piquer une voiture. À mon avis, le type qui a fait ça aimait surtout faire un beau cambriolage. Pas le genre à menacer Fergusson pour avoir les bijoux, si tu vois ce que je veux dire.

— Tu penses qu’Yvain aurait pu faire le coup ? »

Laura a froncé les sourcils, puis a acquiescé.

« Oui. Il était à Grenoble, mais il pouvait faire l’aller-retour en quelques heures. Maintenant, je ne vois pas comment le prouver.

— Non, ai-je admis. Toi aussi, d’ailleurs, tu aurais pu faire le coup.

— Je n’avais pas le matériel pour. Mais j’aurais pu le trouver. Cela dit, je ne t’aurais pas aidée sur l’affaire. »

J’ai souri, mais Laura fronçait les sourcils.

« Quoique, a-t-elle finalement ajouté. Je fais le coup, et ensuite je te montre comment j’ai fait pour t’impressionner.

— Ouais. Enfin, de toutes façons c’est l’assassin qu’on veut attraper. Bon, je suppose que tu n’as pas spécialement envie de m’accompagner au commissariat.

— Je crois qu’ils n’aimeraient pas mon tee-shirt.

— D’accord. Je repasserai à midi. »

Laura a souri alors qu’on redescendait du toit.

« Je vois que tu ne peux plus te passer de moi. »

*****

Max avait étalé un tas de papiers concernant Bertrand Yvain sur son bureau et passait de l’un à l’autre sans vraiment savoir ce qu’il cherchait. Il s’est passé pensivement la main dans son début de barbe en me voyant.

« Du nouveau ?, a-t-il demandé

— Quelques trucs, ai-je répondu. On a réussi à comprendre comment les bijoux avaient été volés.

— « On » ? a-t-il demandé en souriant.

— J’ai revu Laura, ai-je expliqué. Elle m’a un peu aidée. »

En réalité, Laura avait tout fait, mais je préférais éviter de trop détailler ses connaissances en la matière, même si Max disait ne s’intéresser qu’au meurtre.

Ou alors, peut-être que c’est juste que je voulais récupérer une partie des lauriers.

« Bien, a dit Max. Je croyais que ce n’était pas ton amie.

— Ça ne l’était pas, ai-je répliqué en haussant les épaules. Pas à l’époque. Mais on a changé toutes les deux. »

Max a souri.

« Et vous avez trouvé quoi ?

— Il a piraté la ligne téléphonique qui transmettait les informations de la caméra et des alarmes. Il s’est servi de ça pour avoir le code quand Fergusson le tapait. Après, c’était un jeu d’enfant.

— Autre chose ?

— Laura trouve que c’était beaucoup de boulot pour ce qu’il y avait dans le coffre. Elle pense que le type aimait la perfection dans le cambriolage plus que l’argent facile. »

Max a hoché la tête.

« Cela peut s’appliquer pour tous les autres cambriolages pour lesquels j’avais soupçonné Yvain. Cela dit, tout ça ne nous avance pas pour le meurtre.

— Non, ai-je admis. Ah, le type qu’il allait voir à Grenoble. Son cousin. Laura dit que c’était son amant. »

Max a paru un peu surpris, puis a hoché la tête.

« Pourquoi pas ? Il faudrait lui parler.

— Au téléphone ?

— Je préférerais éviter de lui annoncer la mort de son amant au téléphone, a répliqué Max en consultant sa montre. Tu veux y aller ? En partant rapidement, il doit être possible d’arriver vers le milieu de l’après-midi.

— C’est que, euh... ai-je bafouillé.

— Quoi ?

— Je devais manger avec Laura. »

Max a froncé les sourcils.

« Dans le cadre de l’enquête ? a-t-il demandé.

— Peut-être. Pas vraiment. Je peux annuler.

— Non, a-t-il dit en souriant. Il vaut mieux que j’y aille, j’ai déjà vu le « cousin » en question. Ne te laisse pas maltraiter par les deux fanatiques. »