« Noir & blanc », Chapitre 3 - Soirée   

Chapitre 3 - Soirée

J’ai travaillé sur la vidéo jusque tard dans la soirée. Je cherchais désespérément la preuve qu’elle avait pu être truquée. Mais je ne voyais rien. C’était la même image, toute la nuit : le tableau qui recouvrait le coffre n’avait pas bougé. Et il était toujours aussi moche.

Je me suis finalement décidée à rentrer chez moi, réalisant que je n’avancerai probablement pas ce soir. J’ai néanmoins emporté la cassette, au cas où j’aurais retrouvé un peu de courage après le dîner.

Lorsque je suis arrivée dans mon appartement, je me suis rendue compte que la porte n’était pas fermée à clé. Anxieuse, j’ai dégainé mon arme et je suis entrée.

J’ai découvert Laura allongée sur le canapé. Merde, me suis-je dit, j’aurais eu mieux fait de fermer ma gueule tout à l’heure. J’ai posé le pistolet et suis allée fermer la porte.

« Comment tu es rentrée ? ai-je demandé.

— Par la porte, a répondu Laura en s’asseyant. Je ne te gêne pas ?

— Non, ai-je menti en me dirigeant vers la cuisine. Tu as mangé ?

— Non. J’ai dormi.

— Tu ne m’as pas dit comment tu avais ouvert la porte », ai-je lancé alors que je mettais le four à préchauffer.

Laura a soupiré.

« Je l’ai crochetée », a-t-elle finalement répondu.

Je n’ai rien dit. La réponse ne me surprenait pas. Je suis revenue avec deux bières, et j’en ai tendue une à Laura. Qui a refusé d’un geste de la main.

« Non merci, a-t-elle dit. J’évite, maintenant.

— Même une bière ? » ai-je demandé, surprise. J’avais déjà du mal à croire qu’elle avait arrêté la drogue, mais là, quand même.

Laura a hésité quelques secondes, puis a attrapé la bouteille que je lui tendais.

« Je peux bien faire une exception pour toi, a-t-elle dit en la décapsulant. Je ne pense pas que ça me fera replonger.

— Alors, tu as arrêté, ai-je constaté en m’asseyant à côté d’elle.

— Ouais. Merde, j’ai failli y passer. C’était trop cher payé.

— Je suis contente pour toi, ai-je dit en avalant une gorgée. Tu fais quoi, maintenant ?

— Des trucs.

— Légaux ? ai-je demandé.

— Certains, a-t-elle répondu en souriant. Pas d’autres. Tu vas m’arrêter ?

— Ne t’en fais pas pour ça.

— Et toi ? Pourquoi tu es devenue flic ?

— Pour aider les gens ? »

Laura a éclaté de rire, et je n’ai même pas eu le courage de lui lancer un regard mauvais. Je n’avais jamais franchement été convaincue, pour être honnête.

« J’avais besoin d’argent, aussi. Et peut-être pour faire plaisir à mon père. Comme le reste de ma vie, en fait », ai-je ajouté, lugubre.

Bien sûr, c’était partiellement vrai. Mais ça n’avait pas fait particulièrement plaisir à mon père, en fait.

La vraie raison de mon entrée dans la police, c’était que je n’avais pas vraiment le choix : les services publics diminuaient leurs effectifs et les entreprises envoyaient leurs salariés dans d’autres pays, là où ils pouvaient les payer moins cher, ou ils les licenciaient pour augmenter leurs bénéfices.

La police recrutait, par contre. Ça, et l’armée. J’ai choisi la police.

« Bah, il y a sûrement pire, comme boulot, a répliqué Laura. T’aurais pu être CRS. Ou à Lumière Blanche.

— Ouais, ai-je dit en me levant et en sortant une pizza du congélateur. Et toi, tu fais quoi, comme genre de boulot ? »

Laura a attendu que je sois venue me rasseoir à côté d’elle avant de répondre.

« Tu veux vraiment savoir ?

— Ouais.

— Je suis étudiante en droit », a-t-elle répondu.

J’ai manqué de m’étrangler, et je l’ai dévisagée en souriant.

« En droit ? Depuis quand tu as quelque chose à foutre des lois ?

— Depuis toujours, a-t-elle expliqué en souriant. Je ne voudrais pas risquer de les respecter par ignorance. Je suis aussi strip-teaseuse, de temps en temps.

— Tu dois briser des cœurs.

— En toute honnêteté, je crois que ce genre de spectacles s’adresse plutôt à ce qui est environ cinquante centimètres en dessous du cœur.

— Ouais, ai-je dit en souriant. Et niveau illégal, tu fais quoi ?

— T’es bien flic, hein.

— Désolée, ai-je dit, un peu gênée. Tu as raison, ça ne me regarde pas. »

Je ne savais pas trop quoi dire, alors j’ai allumé la télé. Il n’y avait rien de bien intéressant, mais ça meublait le vide. On est resté un certain temps à la regarder, en silence.

« J’ai fait quelques cambriolages, a finalement dit Laura. Des dégradations. Des tags. Des trucs comme ça. Pire, j’ai même téléchargé illégalement des musiques sur Internet.

— Waow. Je devrais t’arrêter sur le champ. Bon, la pizza doit être prête. »

Je suis allée sortir la pizza du four, l’ai coupée rapidement et ai amené deux assiettes dans le salon, avant de me rasseoir dans le canapé.

Et puis je me suis relevée, et j’ai mis la cassette de Fergusson dans le magnétoscope.

« Ça a l’air passionnant, ton film, a fait remarquer Laura.

— C’est un vol de bijoux, ai-je expliqué en appuyant sur avance rapide. Mais toute la nuit, c’est la même image.

— David Copperfield a du faire le coup.

— On pense plus au type avec qui tu as couché. »

Laura m’a attrapé la télécommande des mains et a arrêté l’avance rapide pour passer en lecture normale. À vrai dire, ça ne changeait pas grand chose, étant donné qu’à l’exception de l’heure en bas, l’image était fixe.

« Tu veux y passer la nuit ? ai-je demandé avant d’avaler une bouchée de pizza.

— Qu’est-ce que tu veux voir, en avance rapide ? a-t-elle demandé en regardant sa montre.

— Un changement brutal dans l’heure, ai-je expliqué. Un trou. Ça montrerait qu’il y a eu une coupe, ou que l’enregistrement a été interrompu à un moment. Ou alors, un cache noir sur la caméra, ou un truc du genre.

— Je ne suis pas flic, a dit Laura, mais dans les films les voleurs mettent une image devant la caméra, alors on ne voit rien.

— Mais il aurait fallu interrompre l’enregistrement pour mettre ton image.

— C’est vrai, a-t-elle admis.

— Laisse tomber. Ce n’est pas franchement important.

— Peut-être un truc entre la caméra et le magnétoscope, a-t-elle proposé. Vous avez inspecté les appareils ?

— Non.

— Vous devriez le faire, a-t-elle suggéré en coupant le magnétoscope. Enfin, ça ne vous permettra probablement pas de dire qui a fait ça. Mais je croyais que c’était le meurtre qui vous préoccupait ?

— C’est peut-être lié. Au fait, ce n’est pas le premier meurtre. Un type a été tué pareil à Lyon il y a quelques jours. Un anarchiste dont j’ai oublié le nom. Et mon oncle a été tué vendredi.

— Quoi ? » a demandé Laura.

J’ai cru voir une lueur bizarre dans son regard. Mais peut-être était-ce une impression. Et puis, son regard avait toujours l’air un peu bizarre.

« Le curé ? a-t-elle demandé.

— Ouais.

— Désolée.

— Je n’étais pas très proche, ai-je dit en haussant les épaules. Mais tu es certaine que tu ne sais rien de plus sur Bertrand Yvain ?

— Tu m’interroges encore, a remarqué Laura en souriant.

— Désolée, ai-je dit.

— Il était à Grenoble au moment du cambriolage. Mais vous devriez le savoir.

— Ouais. Il avait de la famille là-bas. Un cousin.

— Que dalle. C’était son amant.

— Un amant ? Comment tu sais ça ?

— Il me l’a dit dans la voiture. On a discuté un peu. »

J’ai sorti mon carnet et ai noté cette nouvelle information, même si ça ne paraissait pas changer grand chose.

« T’es toujours aussi sérieuse, hein ? s’est moquée Laura. Toujours à tout noter ?

— La mémoire n’est pas infaillible », ai-je répondu en rangeant le carnet.

Laura a reposé son assiette, vide, et a poussé un long bâillement.

On est resté silencieuses un moment, sans savoir vraiment quoi dire.

« C’est fou, quand même, ai-je dit pour rompre le silence. Il y a quelques années, on se détestait, et maintenant tu me donnes des idées pour arrêter un type.

— Non, a répondu doucement Laura. Je ne te détestais pas. Tu voulais toujours passer au tableau. Ça m’évitait de stresser.

— Stresser pour ça ? Toi ?

— Non, a admis Laura. Mais je t’aimais bien quand même.

— Vraiment ? Pourquoi est-ce que tu me rackettais, alors ? »

Elle a baissé la tête, manifestement gênée.

« Je ne sais pas. Je ne savais pas comment te parler. Et j’étais conne. J’avais besoin de fric, tu en avais. Je te rembourserai, d’accord ? Promis. Ce n’était pas vraiment du racket.

— Ce n’est pas le problème, ai-je répondu en souriant.

— Je suis désolée. Ce n’est pas évident, mais je t’aimais bien. Je crois que j’étais un peu amoureuse de toi, en fait. »

J’ai manqué une nouvelle fois de m’étrangler avec un morceau de pizza.

« Tu peux répéter ? ai-je demandé après avoir posé mon assiette.

— Ça te gêne ? »

J’ai réfléchi quelques instants. Je l’ai regardée un moment dans les yeux pour essayer de voir si elle plaisantait, et je me suis rendue compte qu’elle avait l’air sérieuse.

Ce qui ne voulait pas dire grand chose, certes. Laura paraissait souvent sérieuse quand elle ne l’était pas. C’était plus amusant comme ça.

D’un autre côté, elle disait peut-être la vérité. De temps en temps, ça lui arrivait aussi.

« Je ne sais pas, ai-je répondu. Peut-être pas. Ça veut dire qu’il y avait au moins une personne amoureuse de moi. Ça aurait été marrant que tu me le dises à l’époque

— Marrant, ouais. Si ça se trouve, tu vendrais de la drogue au lieu d’être flic. Ou pire, je serais devenue flic au lieu d’être une voleuse.

— Bah, ai-je dit. Si tu finis tes études, tu seras bien avocate.

— Ça tombe bien, j’ai déjà une bonne cliente.

— Et tu es toujours amoureuse ? ai-je demandé, revenant au sujet.

— J’en sais rien, a-t-elle répondu en haussant les épaules. Je ne m’étais pas vraiment posée la question. Et puis, c’est compliqué. J’ai plus de facilité avec la haine. Mais je crois que oui. Maintenant, c’est peut-être pas le vrai amour. »

Je n’ai pas pu m’empêcher de rougir.

« En tout cas, je préfère te prévenir, je ne suis pas attirée par les filles, ai-je dit.

— Tu as déjà essayé, au moins ?

— Non. Et je n’ai pas envie.

— Bah. De toutes façons, l’amour et le sexe, c’est pas vraiment pareil. Si je devais aimer tous les types avec qui j’ai couché...

— De toutes façons, je suis contre le sexe avant le mariage, ai-je répliqué en souriant. Alors tu devras attendre un moment.

— Il me semble que Clinton a dit que les rapports oraux, ce n’était pas vraiment du sexe.

— Peut-être. Mais tu oublies que mon but dans la vie est de faire ce que mes parents attendent de moi. Si je leur disais que je suis avec une fille, je serais reniée. »

Dans les faits, ils ne m’avaient pas reniée, mais ça faisait un bout de temps qu’on avait des relations plutôt tendues. Mon père avait toujours voulu qu’un jour son fils soit flic comme papa, mais pour sa fille, c’était un peu différent.

Mes parents auraient préféré que j’épouse un « mec bien », si possible catholique et cultivé, pour lui faire des enfants et le ménage.

J’aurais été prête à avoir une moitié de SMIC en bossant 50 heures par semaines dans un fast-food. J’aurais été prête à mendier. J’avais finalement accepté de devenir flic.

Mais devenir soumise à un mari pour élever ses gosses et lui apporter sa bière devant son match de foot ? Plutôt mourir.

« Je peux peut-être devenir un homme ? a proposé Laura.

— Je ne crois pas qu’ils trouveraient ça mieux.

— Sauf s’ils n’en savent rien. C’est sérieux, au fait, ton histoire de pas de sexe avant le mariage ?

— Autant que ton histoire de changement de sexe, j’imagine.

— Donc, c’était sérieux », a-t-elle dit en faisant semblant d’être abattue.

Elle a réussi à me faire rire.

« L’église tous les dimanches, ce genre de choses, c’était aussi pour faire plaisir à mes parents, ai-je expliqué. Je crois que je suis trop lâche pour être différente. Finalement, j’ai toujours fait ce qu’on attendait de moi. En un sens, j’aimerais bien être comme toi.

— Je peux te donner des cours, si tu veux. Même si je n’ai pas beaucoup théorisé sur le sujet. »

J’ai souri.

« Mais tu es vraiment sérieuse ?

— À propos de quoi ?

— Que tu serais amoureuse de moi ?

— Pourquoi, ça te choque ? Je veux dire, ce n’est pas comme si j’allais te violer.

— Ou me racketter.

— Je t’ai dis que je m’excusais. J’ai changé, tu sais.

— Sûrement. C’est juste que je te trouve très... directe. Et rapide.

— Bon, si ça te pose problème, remplace amour par amitié. Je n’ai jamais trop fait la différence entre les deux. Sauf qu’il y en a un dans lequel on baise pas, et c’est un peu dommage.

— L’amitié, ce n’est pas racketter quelqu’un, ai-je répliqué en souriant. Et l’amour non plus, d’ailleurs.

— Oh, d’accord. Mais tu admettras que si je t’avais invitée à une soirée « cocktail molotov », tu aurais refusé. »

*****

Après, on a encore discuté un peu. Et puis j’ai déplié mon canapé pour qu’on se couche. Je lui ai expliqué que, comme je n’avais pas d’autre lit, on dormirait là toutes les deux, à condition qu’elle promette d’oublier pour la nuit ses fantasmes sexuels, quoiqu’en dise Bill Clinton. Elle a accepté à contrecœur.