« Noir & blanc », Chapitre 2 - Meurtre   

Chapitre 2 - Meurtre

Driiing

Laura s’est réveillée avec un énorme mal de crâne et le corps engourdi. Elle ne s’était pas sentie comme ça au saut du lit depuis sa dernière gueule de bois, il y avait maintenant quelques années de cela.

Driiiiiiing

Qu’est-ce qui pouvait sonner comme ça ? Elle s’est tournée vers Bertrand. Il n’était plus dans le lit. Elle a regardé l’heure sur le réveil. Neuf heures. Bon, il était peut-être temps de se lever.

Driiiiiiiiiiing

La première tentative a été un échec complet : elle a marché sur un oreiller et, sans trop comprendre comment, s’est retrouvée par terre, allongée sur le dos. Elle commençait à se dire qu’elle ferait mieux de rester couchée, même au sol. Elle se rendormirait un peu, et réessayerait de se lever dans quelques heures, sûrement un peu plus fraîche.

Driiiiiiiiiing

Putain de sonnerie. Elle s’est finalement décidée à s’aider du lit pour se mettre à genoux. Elle est parvenue ensuite à se lever et à tenir debout pratiquement sans s’appuyer au mur. Victoire.

Driiiiiiiiiiing

Elle a jeté un coup d’œil dans la chambre. Pas moyen de retrouver ses fringues. Elle s’est rappelée, l’esprit un peu embrumé, qu’ils avaient fait l’amour une première fois dans la salle à manger. Ses vêtements devaient être par là-bas. Une partie, en tout cas. Elle s’est mise en route, a trébuché deux ou trois fois, mais est parvenue à atteindre son objectif sans tomber. Elle a jeté un coup d’œil dans la pièce. Elle a aperçu l’interphone, qui devait avoir été la source de ces multiples sonneries qui lui avaient vrillé le crâne. Apparemment, la personne qui sonnait devait avoir abandonné. Bah, si c’était important, elle repasserait. Elle a continué son inspection de la pièce et a fini par remarquer une de ses bottes sous la table. Ça ne l’intéressait pas pour l’instant. Elle a remarqué aussi un bras qui dépassait de derrière le canapé.

Elle s’est approchée, se demandant si Bertrand était dans le même état qu’elle, et s’est aperçue que c’était bien pire que ça. Il n’était pas aussi nu qu’elle, et il avait sans doute moins mal au crâne, mais il était beaucoup plus mort.

*****

Max a sonné une nouvelle fois à l’interphone. Cela faisait maintenant quelques minutes qu’on poireautait devant la porte fermée.

« Il n’est peut-être pas là, ai-je suggéré.

— Possible. Ou alors c’est juste qu’il n’est pas très matinal », a répliqué Max.

C’est le moment qu’a choisi un des habitants de l’immeuble pour revenir, deux baguettes à la main, alors on en a profité pour entrer aussi.

*****

Lorsque Max a remarqué que la porte était entrouverte, il m’a fait un petit signe.

« Il y a quelque chose de bizarre », a-t-il murmuré en dégainant son arme de service.

Je l’ai imité, alors que les battements de mon cœur commençaient à s’accélérer. C’était la première fois que je sortais mon arme pour autre chose que l’entraînement.

On s’est avancé. Max a doucement poussé la porte, et a fait deux pas.

« Merde », a-t-il dit. Il a fait quelques pas de plus, tout en jetant des coups d’œil rapides au reste de la pièce.

Elle avait l’air vide. Je me suis approchée à mon tour. Et j’ai compris pourquoi Max avait juré. Il y avait par terre un cadavre d’homme, la poitrine pleine de sang.

J’ai commencé à me sentir mal. Pour ça aussi, c’était ma première fois. J’ai réajusté mes doigts sur mon Beretta et me suis avancée à la suite de mon coéquipier.

« Le tueur est sûrement parti, a-t-il dit, mais on va vérifier. Reste prudente. »

Je n’avais pas besoin qu’il me le dise. Contrairement à lui, j’avais un mauvais pressentiment. Je sentais que le tueur n’était pas loin.

« Il s’est fait refaire le cœur à coup de couteau de cuisine, a observé Max, mais je me serais bien passée de ce détail.

— Il est là, ai-je dit. Je le sens.

— Calme toi, a répondu Max. Il est sûrement reparti. Ce serait stupide de rester, non ? »

Mais il ne m’a pas convaincue. Ce n’était peut-être pas très rationnel, mais je me suis contentée de secouer la tête, ouvrant les placards les uns après les autre.

Au bout du troisième, je suis tombée nez à nez avec une fille entièrement nue, manifestement aussi surprise que moi.

On est resté à se dévisager une fraction de seconde en silence, sans que ni l’une ni l’autre ne parvienne à bouger.

Elle avait les cheveux longs et sombres, mais c’est en fait à peu près tout ce que j’ai vu sur le coup. Ça, et qu’elle n’avait pas d’arme.

« Mélanie ? » a-t-elle demandé finalement.

Entendre cette inconnue, cette meurtrière, prononcer mon nom a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Pendant un moment, je n’ai plus été capable de réfléchir.

Je me suis écartée d’un pas et ai levé mon arme.

« Lève les mains ! » ai-je hurlé, à la limite de l’hystérie. Je me disais que j’avais une tueuse en face de moi et qu’elle allait me faire un coup fourré.

« Mélanie, c’est moi, Laura ! a-t-elle répliqué. On était au lycée ensemble ! »

Je ne l’ai pas écoutée.

« Rien à foutre ! Lève tes putain de mains !

— OK, OK », a-t-elle dit en obéissant, levant les mains autant que ce que la hauteur du placard lui permettait. « Cela dit, calme toi, je suis sans arme, à poil et j’ai mal au crâne. Je ne me sens pas assez en forme pour buter deux flics. »

Alors, je me suis un peu calmée. J’ai respiré. J’ai écarté mon doigt de la détente. Et je me suis rendue compte qu’en effet, cette fille était bien Laura, qu’on avait bien été au lycée ensemble, même si je ne l’aimais pas particulièrement, et qu’elle n’allait pas essayer de me voler mon arme.

Pas étonnant que j’ai eu un peu de mal à la reconnaître. Maintenant, elle avait les cheveux noirs et longs, lui tombant jusqu’à la moitié du dos — ou juste au niveau de la poitrine. Alors que la dernière fois que je l’avais vue, elle avait la moitié du crâne rasé, les cheveux jusqu’aux épaules sur l’autre moitié, et un piercing au sourcil. Peut-être le look skin. Ou punk, je n’en sais rien.

On n’était pas vraiment amies, à l’époque. Moi, j’étais une fille modèle, attentive en cours, qui faisait bien tous ses devoirs, était première de la classe et allait à l’église tous les dimanches. Elle, elle avait déjà redoublé une année, elle séchait les cours, et elle me rackettait régulièrement pour pouvoir se payer sa dose de crack.

Et maintenant, j’étais flic et elle était tueuse. Peut-être que c’était une évolution assez naturelle des choses, finalement.

*****

« Alors, t’es rentrée chez les poulets ? » m’a-t-elle demandé.

Elle était maintenant assise sur une chaise. Elle avait pu passer un tee-shirt, et on lui avait aussi passée des menottes, « au cas où ».

Derrière elle, un certain nombre de policiers s’affairaient, et étaient en train d’emporter le cadavre, dont le contour avait préalablement été marqué à la craie. Bref, tout le déballage habituel pour un meurtre.

« On dirait, ai-je répondu laconiquement. Bon, récapitulons. Ce type te prend en stop, tu couches avec lui, et lorsque tu te réveilles le matin, il est mort. J’ai bien compris ?

— Voilà, c’est ça. Bon résumé.

— Mais tu dis que tu n’as rien à voir là-dedans ? »

Elle a soupiré. C’est vrai que c’était la troisième fois que je lui posais la question. En plus, elle n’avait pas l’air en forme. Fatiguée, ou shootée. Shootée, probablement, ai-je pensé.

« Mélanie, tu crois vraiment que je ferais une chose pareille ? »

Je n’ai pas répondu. En tout cas, ça ne me choquait pas. La dernière fois que je l’avais vue, elle n’avait rien d’un enfant de chœur, et le fait qu’elle ait changé de coiffure ne voulait pas dire qu’elle soit devenue une citoyenne modèle.

Mais malgré tout ses défauts, je doutais qu’elle ait été assez stupide pour rester dans le coin après avoir tué un type.

Stupide, peut-être pas, mais camée ? me suis-je demandé. Je savais qu’elle se droguait, à l’époque où on était au lycée.

« Vous n’avez pas l’air très émue de sa mort », a remarqué Max, qui avait suivi attentivement notre discussion.

Laura s’est contentée de hausser les épaules.

« À l’heure où on parle, il doit y avoir des milliers de personnes en train de crever — au sens propre, je veux dire — de faim dans le monde. Ou du Sida. Si je devais pleurer chaque fois qu’un type que je ne connais pas meurt, je n’aurais plus une goutte d’eau dans le corps. Et accessoirement, je ne suis pas franchement en état de chialer.

— Votre stratégie de défense laisse un peu à désirer, a remarqué Max d’un air las.

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? a répondu Laura, manifestement irritée. Je ne chiale pas, je ne chiale pas. Si vous voulez baser votre enquête là-dessus, faites-le. Mais je n’ai pas tué ce type. Allez vous faire mettre.

— Vous êtes notre seule suspecte, a rétorqué Max. Alors, je ne vais pas me faire mettre et vous allez nous suivre en garde à vue. »

Laura a lâché un soupir.

« D’accord. Je peux terminer de m’habiller ? »

*****

Ensuite, on est rentrés au commissariat. Laura est allée rejoindre sa cellule sans faire d’histoire, et j’ai passé un peu de temps avec Max pour discuter de cette affaire.

« Tu la connais bien ? » m’a-t-il demandé.

J’ai secoué la tête.

« Pas vraiment. On était ensemble en terminale, c’est tout.

— Alors ?

— On n’était pas vraiment amies. Elle est cinglée. Mais je doute qu’elle ait tuée ce type, si c’est ta question.

— J’aimerais en savoir un peu plus sur elle, c’est tout.

— On ne se parlait pas beaucoup. Elle était bizarre. Et camée. Elle me rackettait de temps en temps pour payer sa merde. »

Max a hoché la tête.

« Je vois le genre, a-t-il dit. Bon, on va examiner ses affaires. »

Il m’a tendu son sac à dos, qui avait été récupéré sur le lieu du crime.

J’ai mis des gants en plastique pour le fouiller, au cas où il aurait pu être nécessaire de faire un relevé d’empreintes digitales, ce qui était à vrai dire peu probable vu qu’on savait très bien à qui tout ça appartenait.

Il y avait un véritable bric à brac à l’intérieur : quelques vêtements, surtout des tee-shirts aux inscriptions ridicules, du maquillage, une casquette « FBI », une carte routière, des gants en cuir, des préservatifs, deux romans, des lunettes de soleil, un vibromasseur en forme de canard, de la crème solaire, et du matériel de toilette.

Et un vieux revolver gris.

Il m’a rappelé des vieux souvenirs. C’était la première arme à feu que j’avais vue.

Ça s’était passé un soir, alors que je rentrais du lycée. Laura était derrière moi, me suivant à une dizaine de mètres de distance, et j’avais accéléré le pas parce que je n’avais pas envie de lui filer une nouvelle fois le contenu de mon portefeuille.

Je devais reconnaître qu’elle ne m’avait jamais fait mal. D’habitude, elle venait vers moi le sourire aux lèvres, et me demandait si je pouvais lui passer de l’argent. Si je refusais, elle commençait à me lister un certain nombre de choses désagréables qui pouvaient arriver. Ce n’était pas vraiment des menaces : plutôt du genre « Au fait, tu es au courant qu’après un coup de couteau dans le foie, il faut plus d’une heure pour mourir ? C’est super douloureux, il paraît ». À l’époque, j’étais plutôt timide et impressionnable, ou peut-être que c’était à cause du ton sur lequel elle disait ça, de son look et de ses yeux bizarres, toujours est-il que je me contentais de regarder mes pieds et de dire « S’il te plaît, je... », et elle me coupait pour me dire « Excuse moi, je m’égarais. Donc, tu aurais pas un peu d’argent ? » Et je lui donnais l’argent, et elle partait en souriant en me remerciant et en promettant qu’un jour, elle me rembourserait.

Il y avait de pires moyens d’être rackettée, mais, ce soir, j’avais envie de garder mon argent de poche « durement » gagné. Donc j’avais pressé le pas.

Et j’étais tombée sur un sale type qui m’avait plaquée contre un mur et avait commencé à me tripoter les seins.

Ce n’était quand même pas de bol. On était dans un bled, c’était loin d’être un quartier chaud, et il fallait que ça tombe sur moi. À la réflexion, je crois que j’attire les malades. Ou peut-être que c’est juste que je suis trop jolie ?

Le type était en train d’essayer de m’embrasser quand Laura s’est glissée derrière lui, a posé le revolver sur sa nuque, l’a armé et a simplement dit : « Dégage ».

Ensuite, le type avait pris ses jambes à son cou, et, un court moment, Laura était passée, pour moi, du stade de tyran à celui de sauveuse. Puis je m’étais rendue compte que maintenant, c’était surtout un tyran avec un revolver.

« Merci, avais-je dit. Je suppose que tu veux mon argent.

— Non, avait-elle répondu en souriant. Je voulais juste te demander si t’avais le cours de physique de mardi pour pouvoir réviser l’interro. Mais en fait, tout bien réfléchi, j’en ai rien à branler, alors c’est bon.

— Tu ne veux pas mon argent ? avais-je insisté, étonnée.

— Pas ce soir. Après t’avoir protégée, ça ferait limite garde du corps. Ça craint. »

« On dirait que ta copine est plus malhonnête qu’elle n’en a l’air, a fait remarquer Max en voyant le revolver. On peut déjà l’arrêter pour ça.

— Ce n’est pas ma copine, ai-je répliqué. Et elle est malhonnête, pas de doute là dessus. Mais sur ce coup, tu te trompes. »

J’ai attrapé le revolver et l’ai ouvert. J’ai retiré une balle du barillet et l’ai montrée à Max.

« Ce n’est pas une vraie balle, ai-je dit. Et regarde, le canon est bouché. Ce n’est pas vraiment une arme. C’est juste pour faire joli. Ou pour faire peur. Mais pas pour tuer.

— Je vois. Rien d’autre d’intéressant ? »

Le sac était maintenant vide. Ce qui m’étonnait, c’était de ne pas voir une trace de drogue. Au lycée, elle en prenait pas mal. Et ce matin, elle était dans un drôle d’état. J’avais du mal à croire qu’elle pouvait être clean. Mais il n’y avait même pas un joint.

Si ça se trouve, je me trompais sur son compte et elle était devenue honnête. Mais j’avais quand même du mal à y croire.

« Rien, ai-je répondu.

— Bien, a fait Max, pensivement. On va aller l’interroger. »

*****

J’ai regardé Max interroger Laura à travers la vitre fumée. Il n’en a pas tiré grand chose. Elle refusait de parler sans son avocat. Non, elle n’avait pas d’avocat. Non, elle ne souhaitait pas en contacter un. Non, ce n’était pas incohérent. De toutes façons, il faisait un boulot pourri qui ne servait qu’à la répression et a défendre la bourgeoisie.

Max a fini par abandonner et est sorti.

« Je ne comprends pas son comportement, a-t-il dit. Elle ne réagit pas normalement. Je veux dire, elle devrait paniquer, le type avec qui elle a passé la nuit est mort et elle risque de porter le chapeau, et tout ce qu’elle essaie de faire c’est de ralentir la procédure ?

— Peut-être qu’elle plane, ai-je suggéré sans grande conviction.

— On lui a fait une prise de sang. Si elle est shootée, on va le savoir.

— OK. »

En fait, qu’elle soit droguée ou pas, je ne pensais pas que c’était lié. Laura faisait juste ce qu’on appelle communément « jouer au con ». On avait été camarades de classe pendant toute une année, alors j’étais bien placée pour savoir que c’était un jeu auquel elle se débrouillait plutôt bien. C’était comme un style de vie. Risquer des années de prison, c’était quelque chose qui venait après.

« Tu veux essayer de lui parler ? Vu que tu la connais, ça marchera peut-être mieux. »

J’avais un doute, mais je voulais quand même tenter ma chance. Je suis entrée dans la salle et me suis assise en face d’elle. On est resté quelques secondes en silence, à se regarder. Laura souriait, comme si on était dans un café, comme si elle n’avait pas les menottes au poignet et qu’elle ne risquait pas des années de prison. Sur le tee-shirt qu’elle portait était écrit « Si vous pouvez lire ça, c’est que vous êtes trop près ».

« Joli tee-shirt, ai-je dit pour entamer la conversation.

— Merci. Ça va ? Ça faisait un bail.

— Ouais.

— Tu vas encore me demander si j’ai tué ce type ? »

Je me suis forcée à sourire.

« Je ne crois pas que ça serait très utile, ai-je répondu. Mais j’aimerais bien connaître précisément ta version des faits.

— Ça devient fatigant.

— Désolée. Tu veux quelque chose à boire ? Ou à manger ?

— Non merci, m’a-t-elle répondu en secouant la tête. J’ai déjà eu de l’eau. Marrant, mais j’ai l’impression d’être mieux traitée que d’habitude. J’aurais peut-être du commettre plus de meurtres.

— Et c’était pour quoi, « d’habitude » ?

— Ça dépend, a-t-elle dit en haussant les épaules. Graffiti, vol, dégradation, possession de stupéfiant, ou simplement pour avoir regardé un immigré se faire tabasser par tes collègues.

— Et tu es au courant de ce que tu risques, cette fois-ci ? » ai-je demandé, évitant le sujet des violences policières, sur lequel je n’étais pas vraiment à l’aise.

Elle a souri et a paru réfléchir.

« Et toi, tu es au courant que tu me prends pour une conne ? » a-t-elle répliqué.

J’ai soupiré. J’avais oublié à quel point cette fille pouvait être insupportable, quand elle le voulait. C’est à dire, pour ce que j’en savais, en permanence.

« Bon, ai-je dit, je vais être directe. Comment Yvain a-t-il pu se faire tuer sans que tu n’entendes rien ? »

Laura a haussé les épaules, est restée quelques instants silencieuse, à réfléchir, puis elle a haussé les épaules à nouveau.

« Je n’en ai aucune idée, a-t-elle fini par dire. Je n’ai pas le sommeil lourd, normalement. Mais si je l’avais tué, je te jure que je ne serais pas restée.

— Laura, je suis certaine que tu n’as pas assassiné ce type, ça te va ? Mais peut-être que vous vous êtes juste battus. Peut-être que ce n’était qu’un accident. Peut-être que tu n’étais pas dans ton état normal... »

Laura a levé la tête vers moi. Elle avait un regard mauvais.

« Va jusqu’au bout. Termine ce que tu as à dire. On a baisé, on s’est drogué, et je l’ai tué.

— Je n’ai pas dit ça.

— Tu l’as pensé fort. Alors maintenant, écoute moi bien. Je n’ai pas tué ce type. Je n’étais pas droguée, ni en colère, ni rien. Et je suis honorée de toute la confiance que tu me portes.

— Confiance ? ai-je craché. La dernière fois qu’on s’est vu, tu m’as volé mon fric pour te payer de quoi avoir une overdose. Comment je pourrais te faire confiance ? »

Elle a baissé la tête, a soupiré, et a finalement souri.

« Pas volé, a-t-elle corrigé. Juste emprunté.

— Par la force. Et tu ne me l’as jamais rendu.

— Je ne t’ai pas touchée, a-t-elle protesté. Et je te le rendrai. Ceci dit, d’accord, je dois admettre que tu as des raisons de ne pas me faire confiance. Mais je n’ai pas tué cet homme. Juré, craché. Enfin, je ne crache pas, je ne voudrais pas me prendre un outrage en plus.

— D’un autre côté, si tu l’avais tué, tu ne le clamerais pas.

— Pas faux. Mais toi, explique moi : pourquoi j’aurais laissé la porte ouverte ?

— Excellente question, ai-je admis. Bon, allez, disons que je te crois. Tu avais bu quelque chose ? Qui aurait pu expliquer que tu n’entendes pas Yvain se faire tuer ?

— Non, a répondu Laura, pensive. Juste un jus de fruit.

— J’ai du mal à... » ai-je commencé, mais Laura m’a interrompue d’un geste de la main.

« Quoi ? ai-je demandé.

— Merde ! a-t-elle juré. Ce putain d’enculé de sa race !

— Quoi ?

— Je veux dire, je n’ai rien contre la pratique de la sodomie, a-t-elle précisé, dans un bref moment de calme. Ni contre les prostituées. Et on est à peu près de la même race, pour ce que j’en sais. Mais qu’il crève ! »

J’ai préféré ne pas lui faire remarquer que ce n’était pas forcément les meilleurs mots à placer lorsqu’on était suspectée de meurtre, et me suis contentée de lui demander de quoi elle parlait. Mais elle ne m’écoutait pas.

« Et moi qui me demandais pourquoi je n’étais pas en forme ce matin ! »

Je ne comprenais toujours pas ce qu’elle racontait.

« Quoi ? ai-je répété.

— Il a du me droguer, a-t-elle expliqué. Je ne vois que ça.

— Te droguer ? ai-je répété, sceptique. Et pourquoi il aurait fait ça ?

— À ton avis ? a-t-elle demandé, furieuse. Pour me baiser !

— Mais je croyais que tu étais d’accord ?

— Ouais, a-t-elle admis en se calmant. Moi aussi. Enfin, peu importe, c’est le principe. En tout cas, ça expliquerait pourquoi je n’ai rien entendu.

— D’accord, je vais vérifier ça. »

Je suis sortie de la pièce. Même si je n’étais pas convaincue, je voulais en être sûre.

« Hé, m’a lancé Laura alors que je sortais. Contente de t’avoir revue. »

Je l’ai regardée, en essayant de voir si c’était ironique ou pas, mais, curieusement, elle avait l’air sincère.

*****

« Alors ? a demandé Max.

— Elle prétend avoir été droguée, ai-je répondu.

— Et tu la crois ?

— J’ai du mal. »

Il a souri, manifestement pas convaincu non plus.

« Je vais chercher les résultats des analyses. Tu m’attends dans ton bureau ? »

J’ai passé un petit moment à essayer de faire le point en jouant avec des trombones, à me demander si je croyais Laura coupable de meurtre ou pas. J’aurais aimé pouvoir dire que je n’y croyais pas, mais j’avais du mal à lui faire confiance. Beaucoup de mal.

Et puis Max est rentré dans mon bureau.

« Hmmm, a-t-il dit. Ta copine a peut-être dit vrai. On a trouvé des traces de GHB.

— GHB ? » ai-je demandé. Je n’y connaissais rien en drogue.

« Aussi connu sous le nom d’Ecstasy liquide. Voire de drogue du viol. Ça te parle mieux ?

— Oh, ai-je fait.

— En gros, ça désinhibe totalement la personne qui en prend. Ça peut-être pratique pour se lâcher quand on est timide. Ou lâcher quelqu’un d’autre quand on veut en profiter un peu.

— Désinhiber Laura ? ai-je demandé, incrédule. Pourquoi quelqu’un voudrait faire ça ? D’après ce que j’ai compris, elle comptait coucher avec lui de toutes façons. Et si elle l’avait pris pour se donner un alibi ? Ou juste parce qu’elle est accro ?

— Je ne pense pas, a-t-il répliqué. Je pense plutôt qu’elle s’est faite baiser à la fois par Yvain et le type qui l’a tué.

— À moins, ai-je proposé, qu’elle ait été tellement désinhibée qu’elle l’ait massacré ? »

Je m’en suis un peu voulue, et me suis demandée pourquoi je voulais tellement la voir comme une tueuse. D’accord, elle m’avait rackettée il y avait cinq ans, mais c’était quand même un peu rancunier.

« Peu probable, a répondu Max. Le coup était relativement précis. Et puis, ce n’est pas elle qui l’a assommé. D’après le légiste, le coup venait d’en haut, celui qui a fait ça mesurait au moins un mètre quatre-vingts. Elle est trop petite.

— Tu la crois innocente, alors ?

— Pas toi ? »

J’ai secoué la tête, peu convaincue.

« Je ne sais pas.

— À part se trouver au mauvais endroit, on n’a rien contre elle. On ne peut pas l’inculper.

— Je sais. On la relâche, alors ?

— Je doute qu’on apprenne grand chose de plus si on la garde. Tandis que si on la relâche... tu pourrais peut-être aller boire un coup avec elle.

— Max, ai-je objecté en secouant la tête, je te l’ai dit, on n’était pas vraiment amies.

— Comme tu veux. Mais ça te coûte tant que ça d’essayer ? »

J’ai soupiré. Je n’avais vraiment aucune envie d’aller boire un verre avec elle, à échanger les souvenirs de lycée.

« Bon, va déjà lui annoncer qu’elle est libre. Mais dis lui de rester dans le coin. »

*****

J’ai ouvert la porte de la cellule de Laura et lui ai rendu son sac. Elle paraissait surprise.

« Tu es libre, ai-je annoncé. Apparemment, tu as bien été droguée.

— Merci, a-t-elle dit en se levant. Je pensais rester plus longtemps.

— Pas de quoi. Mais reste dans le coin. Tu as un téléphone où on peut te joindre ?

— Oui.

— Tu as quelque part où dormir ? »

Elle a haussé les épaules.

« Je me débrouillerai, a-t-elle répondu..

— Tu peux dormir chez moi, si tu en as besoin », me suis-je senti obligée de proposer. Et peut-être qu’on pourrait boire un coup, ou plusieurs, et qu’elle pourrait finir tellement ivre qu’elle me raconterait la façon dont elle avait tué ce type ?

« Je ne voudrais pas déranger.

— Depuis quand tu te préoccupes de ça ? » ai-je répliqué.

*****

Après qu’elle soit partie, je suis retournée dans le bureau de Max.

« Il y a un truc que je ne pige pas, ai-je dit. Le lien entre ça et le vol de bijoux.

— S’il y a un lien, a-t-il répliqué en haussant les épaules.

— Grosse coïncidence, non ?

— Ça arrive, des fois. En tout cas, je vois deux possibilités. Première possibilité, le hasard. Un autre type a volé les bijoux, ou Fergusson a voulu arnaquer son assurance. Pendant ce temps, un type descend Bertrand Yvain. Pas de lien entre les deux.

— C’est beaucoup compter sur le hasard.

— Sans compter l’apparition de ton amie.

— Ce n’est pas mon amie, ai-je corrigé. On se détestait.

— Peu importe. Deuxième possibilité. Yvain vole les bijoux, avec un complice. Il couche avec ta copine...

— Ce n’est pas ma copine, ai-je rectifié une nouvelle fois.

— Peu importe, a repris Max, en souriant. Il couche avec elle, mais se relève après parce qu’il attend son complice. Mais ça tourne mal, et ce dernier le tue, en essayant de faire porter le chapeau à ta camarade de classe. »

Je lui ai jeté un regard mauvais, avant de hausser les épaules.

« Pourquoi pas. Mais ça ne nous dira pas qui est le coupable.

— Ça pourrait. Il faut examiner les bandes de vidéosurveillance de Fergusson. Fouiller le passé d’Yvain, aussi, mais ça risque de ne pas être facile.

— Je m’occupe des bandes, ai-je suggéré.

— D’accord. Je connais un peu mieux Yvain. »

Je me suis levée et je me dirigeais vers la porte lorsque Max m’a arrêtée.

« Une seconde, a-t-il dit. Il y a toujours un truc qui me gêne avec ta copine. »

J’allais l’arrêter une nouvelle fois pour lui dire que ce n’était pas ma copine, mais il a levé la main pour me signaler qu’il avait compris.

« Je pense qu’elle cache quelque chose, a-t-il dit.

— Je croyais que tu étais persuadé de son innocence ?

— Je suis persuadé qu’elle n’a pas tué Yvain. Mais je pense qu’elle en sait plus qu’elle ne veut bien le dire. Peut-être que c’est lié au vol de bijoux.

— Ça ne me surprendrait pas », ai-je admis.

Il a haussé les épaules.

« Pour être franc, je n’ai rien à foutre des bijoux. Mais elle pourrait être en danger aussi. Si tu arrivais à la faire parler un peu en dehors du commissariat...

— Je te l’ai dit, ce n’est pas franchement mon amie. Elle se méfiera de moi.

— Dis lui qu’on cherche l’assassin. On ne lui fera pas d’histoires pour un petit délit.

— Je ferai ce que je peux », ai-je lancé en quittant la pièce.

Bien sûr, c’était évident, Laura avait quelque chose à cacher. Probablement des tas de choses. Des tas de choses qu’elle ne me révélerait probablement pas. Des tas de choses que, à la limite, je préférais autant ne pas connaître.

J’ai donc décider de plutôt commencer par m’occuper des vidéos.

*****

Max est venu me chercher dans mon bureau quelques heures après, alors que j’avais récupéré les bandes et que j’étais en train de commencer à les regarder.

« Le commissaire veut nous parler », a-t-il annoncé.

J’ai arrêté le magnétoscope et je l’ai suivi dans le bureau du patron.

Ce dernier se trouvait en compagnie d’un homme assez grand, noir, qui avait des dreadlocks et des lunettes de soleil. Il y avait aussi une femme, plutôt jeune, aux longs cheveux blonds, toute habillée en blanc.

« Ah, vous voilà, a dit le commissaire. Fermez la porte, je vous prie. »

Max a obéi.

« Qu’est-ce qu’il y a ? a-t-il demandé, visiblement étonné.

— Je vous présente Christine Elm et Franck Melvin.

— Enchanté.

— Ils vont vous aider pour votre enquête.

— Nous aider ? a-t-il demandé, surpris. Comment ça ?

— On a eu deux meurtres similaires, a expliqué Christine Elm. Victime assommée, puis plusieurs coups de couteau dans le cœur.

— Ça correspond, a admis Max. Où ça s’est passé ?

— Lyon pour le premier, a répondu Melvin en allumant un cigare. Sovert pour le deuxième.

— Sovert ? » ai-je demandé. C’était le nom du patelin où j’avais passé mon enfance. Et, accessoirement, celui où mon oncle était mort. « Vous parlez de Johnatan Delaur ?

— Vous êtes au courant ? a demandé Elm en levant un sourcil.

— C’était mon oncle, ai-je expliqué.

— Nous pensons que c’est lié, a dit Franck en écartant le cigare de sa bouche. Ça vous dirait qu’on mette ce qu’on sait en commun ? »

*****

Je me suis assise à côté de Max, en face des deux autres flics. Je ne savais pas pourquoi, mais j’avais une impression bizarre à leur sujet.

« Bien, a dit Christine Elm. Commençons. »

Elle a posé une pochette cartonnée sur la table, qu’elle a ouverte.

« Notre première victime était Fernand Coulet. Vingt-huit ans. Caissier et étudiant. Célibataire. Vivait seul. Seule véritable particularité, il était anarchiste.

— Vous pensez que le mobile pourrait être politique ? ai-je demandé.

— Non, a répliqué Elm. Ce n’est pas ça. Dans les trois meurtres, la façon d’opérer est la même. Et, pour ce que j’en sais, votre oncle n’était pas anarchiste. Justement, deuxième meurtre, Johnatan Delaur. Soixante-neuf ans, curé. »

Max a ensuite expliqué ce qu’on savait sur la mort de Bertrand Yvain. Elm a pris quelques notes, alors que son coéquipier se contentait de fumer son cigare d’un air pensif.

« Merci de votre coopération », a dit Elm une fois que ce fût fini. « Les trois victimes ne se connaissaient pas, et n’avaient rien en commun. À l’exception d’une chose.

— Quoi ? ai-je demandé.

— Tous trois faisaient partie de Lumière Blanche. »

Il y a eu un instant de silence alors que Max et moi assimilions l’information.

« Ou », a ajouté Elm en se tournant vers moi, « dans le cas de votre oncle, en avait fait partie.

— Et vous ? a demandé Max. Vous êtes de Lumière Blanche ?

— Ouais, a répondu Melvin.

— Il va sans dire, a ajouté Elm, que nous aimerions votre coopération sur le sujet. Ainsi que votre discrétion.

— Évidemment, a acquiescé Max. » Il valait toujours mieux être coopératif avec Lumière Blanche.

« Bien. Merci. »

Melvin a écrasé son cigare dans le cendrier de Max et ils ont quitté la pièce.

J’ai refermé mon carnet, réfléchissant aux conséquences de ce qu’ils avaient dit. L’affaire prenait des proportions inattendues.

« Dingue, a dit Max. Je n’aurais jamais pensé qu’Yvain faisait partie de Lumière Blanche.

— Et un anarchiste, ai-je ajouté.

— Les fondamentalistes ne sont plus ce qu’ils étaient », a dit Max en souriant.

Je suis restée stupéfaite. Bien sûr, beaucoup de gens pensaient que Lumière Blanche n’était qu’un tas de fanatiques religieux, mais en général ils évitaient d’exprimer cette opinion trop fort. En particulier dans la police, où faire partie de Lumière Blanche était vu comme un honneur, une garantie de se retrouver au Ciel après la mort.

« Oh, excuse moi, a dit Max. C’est vrai que ton oncle était... Je ne voulais pas dire que...

— Non, pas de problème. Je n’aime pas non plus leurs méthodes. »

Bien sûr, Lumière Blanche ne se dérangeait normalement pas pour les humains, alors ce n’était pas pareil. Les démons ne méritaient pas de pitié. On pouvait leur loger une balle dans la tête sans autre forme de procès. Quand aux vampires, ce n’était jamais que de foutus suceurs de sang, alors ça ne comptait pas.

Mais même en prenant en compte que leur cibles étaient l’incarnation du Mal sur Terre, et que la fin justifiait les moyens, j’avais toujours du mal à accepter ceux de Lumière Blanche.

Cela dit, il fallait reconnaître qu’ils étaient efficaces.

« Tu as trouvé quelque chose sur la cassette ? m’a demandé Max.

— Pas encore. Mais je suis certaine qu’elle est trafiquée.

— Envoie la aux experts. Ils verront bien s’il y a une coupure. »

J’ai été gênée. Ça devait se voir, parce que Max m’a dévisagée, un peu surpris.

« Il y a un problème ? a-t-il demandé.

— En réalité, je l’ai fait dès ce matin. Avant que tu n’arrives. La cassette n’a pas été trafiquée. Tout a été enregistré en une fois.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? Enfin, peu importe. »

Il a consulté sa montre, puis s’est levé.

« Bon, j’y vais, a-t-il dit. À demain. »

Il allait sortir lorsqu’il s’est arrêté, hésitant manifestement à dire quelque chose.

« Tu n’essayes pas de couvrir ton amie, au moins ? a-t-il demandé.

— Ce n’est pas mon amie.

— Ouais.

— Putain, j’ai envoyé la cassette avant de la revoir. Tu crois quoi, qu’elle a tué ce type et que j’essaie de la couvrir ? C’est toi qui as voulu la relâcher, je te signale !

— Relax, a-t-il répondu en souriant. Je me demandais juste la raison de tes cachotteries. »

J’ai soupiré, et me suis calmée un peu.

« Je pensais que ça nous donnerait des réponses. J’espérais... je ne sais pas, te surprendre. Montrer que je savais faire mon boulot. Que je ne suis pas là parce que j’ai été pistonnée, ou quelque chose comme ça. »

Max a secoué les épaules. Il savait que mon père et mon grand père avaient été flics et que mon oncle avait appartenu à Lumière Blanche. Certaines mauvaises langues, sans doute un peu machistes sur les bords, avaient dit que c’était comme ça que j’avais pu avoir un poste à la police criminelle. Mais Max était au courant que je n’avais pas vraiment des relations très chaleureuses avec mes parents.

« Je n’ai jamais pensé ça, a-t-il dit. Je n’ai jamais remis en cause tes compétences.

— Je sais, ai-je admis, gênée. Désolée.

— Il n’y pas de quoi. Bonne soirée. »

*****

Vautrée sur mon canapé, Laura a composé un numéro de téléphone.

« Bertrand Yvain est mort, a-t-elle annoncé.

— Quoi ? a demandé son interlocuteur.

— On l’a descendu. À coups de couteau dans le bide. Je fais quoi ?

— Annulez tout, alors. Je vous recontacterai plus tard.

— La mission est annulée ?

— Ouais. Prenez des vacances. »

Et il a raccroché. Laura a soupiré, et a laissé tomber son téléphone par terre. Des vacances ? Ce qu’il lui fallait, a-t-elle décidé, c’était d’abord une bonne sieste.