« Noir & blanc », Chapitre 1 - Vol   

Chapitre 1 - Vol

Dans les films, démarrer une voiture sans en posséder les clés est quelque chose de facile. On casse une vitre d’un coup de poing, et puis on se baisse sous le volant, on branche deux fils ensemble, et c’est parti. Et encore, ça c’est quand elle n’a pas été laissée la porte ouverte avec la clé derrière le pare-soleil.

Laura avait bien réussi à crocheter la serrure : ça, c’était du gâteau. Mais elle galérait depuis plus de dix minutes pour essayer de la faire démarrer.

Il faut dire que les voitures, ça n’était pas son truc. Pourtant, elle aurait pu ouvrir à peu près n’importe quelle porte en quelques minutes. Au pire, il suffisait de mettre un peu d’explosifs, et ça marchait partout, ou presque. Bien sûr, techniquement, on pouvait aussi appliquer la méthode des explosifs sur les voitures, et elle l’avait d’ailleurs fait un certain nombre de fois, et c’est vrai que ça défoulait, mais ce n’était pas comme ça qu’on pouvait aller d’un point A à un point B.

Tandis que Laura commençait à déprimer et à envisager de rentrer en stop, une magnifique Ferrari s’est garée juste devant elle. Un cadeau du ciel, ou techniquement, peut-être pas du ciel, mais peu importe.

Le type — un gars bien habillé, plutôt jeune par rapport à la moyenne d’âge des propriétaires de ce genre de voitures — a fermé la portière et l’a verrouillée avec un « bip-bip » qui a fait clignoter les phares, avant de ranger les clés dans sa veste.

Laura a mis ses lunettes de soleil, ouvert la porte, et est sortie juste à temps pour croiser le propriétaire du bel engin.

Elle a trébuché, manqué de tomber, et a du se rattraper au riche monsieur.

En arborant son sourire le plus charmant alors qu’il plongeait son regard vers son décolleté, elle lui a expliqué qu’elle était désolée, passez une bonne journée, au revoir.

Le type a fait quelques pas, un peu hébété, avant de se retourner. Il s’est dit que cette fille avait un beau petit cul. S’il n’avait pas été si pressé, il lui aurait bien proposé de faire un tour dans sa voiture.

C’est quelques pas plus loin qu’il a entendu le « bip-bip » de cette dernière, qui se rouvrait. Laura ne trouvait pas spécialement qu’elle avait un beau petit cul, surtout qu’elle ne le voyait pas souvent, mais elle avait effectivement envie de faire un tour en Ferrari.

*****

À une centaine de mètres de là, dans une église, le curé, qui s’appelait Johnatan Delaur, et qui se trouvait être mon oncle maternel, était allongé dans une flaque de son propre sang, un couteau planté dans l’estomac.

Dans un film, il aurait peut-être écrit le nom de l’assassin avec son sang. Et, s’il l’avait fait, ça aurait sans doute un peu accéléré l’enquête qui allait être menée.

Mais il ne s’agissait pas d’un film et il n’a pas laissé d’indices. Je ne pense pas qu’on puisse lui en vouloir. Il pensait sans doute à autre chose.

Quoiqu’il en soit, la Mort est venue le faucher quelques minutes après, au moment même où Laura appuyait sur l’accélérateur et lâchait les cinq cents chevaux de son nouveau jouet sur l’autoroute.

Bon, peut-être pas exactement au même moment, je n’en sais rien, et, finalement, ça n’a pas une grande importance.

*****

Deux jours plus tard, je jetais une poignée de terre sur son cercueil. Celui de mon oncle, je veux dire, pas de Laura. À ce moment là, elle était toujours vivante, et n’était pas encore venue perturber ma petite existence tranquille.

J’aurais probablement dû laisser couler une larme. Être bouleversée. Mais, en vérité, on n’était plus très proche. On ne l’avait même jamais vraiment été.

« Mademoiselle Delaur ? » a demandé quelqu’un alors que je m’apprêtais à repartir.

Je me suis tournée, et j’ai aperçu un homme entre deux âges qui commençait à perdre ses cheveux sur le haut du crâne.

« Oui ?

— Lieutenant Robert Lachon, a fait le type en me tendant la main. Je suis désolé pour votre oncle. Je pourrais vous dire quelques mots ? »

J’ai hoché la tête, lui ai serré la main, et on s’est écarté un peu du reste des personnes venues assister à l’enterrement. Il y avait pas mal de monde, parce que c’était un petit village où tout le monde ou presque connaissait le curé.

« Si j’ai bien compris, a dit le lieutenant Robert Lachon, vous êtes policière à Paris, c’est ça ?

— Ouais. Depuis quelques mois.

— Je suppose que je peux vous en dire un peu plus sur ce que l’on a découvert, alors ? »

J’ai haussé les épaules. Honnêtement, je ne me sentais pas vraiment concernée. Comme si le type qui s’était fait tuer avait été un inconnu complet. Peut-être que c’était le contrecoup. Ou peut-être que je n’en avais vraiment rien à foutre, pour être honnête.

« Allez-y, ai-je tout de même fini par répondre.

— On a éloigné l’hypothèse d’un vol qui aurait mal tourné. Rien n’a disparu. On ne sait pas encore grand chose, mais... »

Le flic s’est arrêté, hésitant manifestement à continuer.

« Mais quoi ? ai-je demandé.

— Apparemment, Lumière Blanche enquêterait aussi », a-t-il lâché.

Je suis restée silencieuse un moment, à digérer l’information. Lumière Blanche, comme vous le savez sans doute, est une organisation plus ou moins affiliée à l’Église et qui a pour Mission sur Terre d’éradiquer les démons. Elle travaille régulièrement en coopération avec la police pour les affaires les concernant, ainsi que les autres créatures maudites comme les vampires, et elle les ramène généralement dans l’Enfer qu’elles n’auraient jamais du quitter.

Mais ces affaires sont plutôt rares. Il n’y a pas des millions de démons, et ils évitent en général de tatouer leur condition sur leur front.

Enfin, chez nous, évidemment. C’est très différent dans les pays où c’est le Mal qui est au pouvoir. Je ne sais pas trop comment ça se passe là-bas. Ils ont peut-être une Obscurité noire qui traque les curés, je n’en sais rien.

En tout cas, si Lumière Blanche se mêlait de ça, c’était probablement qu’ils supposaient que l’assassin de mon oncle n’était pas un humain.

Bon, et alors, me suis-je demandée, qu’est-ce que ça changeait ? Johnatan Delaur, quand il était plus jeune, avait éliminé plus d’une créature infernale. Que ce soit un voleur qui l’ait tué pour éliminer un témoin, ou un démon par vengeance ou parce qu’il portait la soutane, le résultat était le même : il était mort.

Je n’avais aucune envie de faire des heures supplémentaires, y compris pour enquêter sur mon oncle.

*****

La plage était ensoleillée, et pleine de monde, ce qui n’est finalement pas si rare pour une plage de la côte d’azur en plein mois d’août. La plupart des gens étaient occupés à bronzer, à se baigner, à jouer au ballon ou à pratiquer une autre activité balnéaire.

Laura ne faisait pas exception à la règle. Couchée les seins nus sur une serviette rouge, elle regardait distraitement un magnifique yacht à l’horizon, qui s’enfonçait lentement dans l’eau depuis qu’elle s’était allongée. Il commençait à s’incliner, et ses propriétaires s’étaient réfugiés, paniqués, dans leur canot de sauvetage. Les garde-côtes s’étaient approchés, mais ne pouvaient rien faire d’autre que de s’assurer que tout le monde allait bien. Laura se demandait si quelques sachets de cocaïne remonteraient à la surface, juste sous leurs yeux, afin de ruiner encore plus la journée des propriétaires du bel engin.

C’était typiquement elle, ça. C’était son but dans la vie. Pas de s’enrichir, pas de vivre heureuse. Son objectif, en résumé, c’était de faire chier le monde et de foutre le bordel, si possible avec quelques explosifs artisanaux. Plus ce qu’elle détruisait était cher et luxueux, plus ça lui plaisait. Peut-être qu’elle voyait là une sorte de vengeance sur le monde.

Alors que le yacht n’était presque plus visible, son téléphone a vibré doucement à côté d’elle. Elle y a jeté un coup d’œil rapide avant de ranger ses affaires dans son sac à dos et de passer un tee-shirt noir où il était écrit en rouge « 100% silicone » au niveau de la poitrine. Elle est ensuite entrée dans un bar et s’est assise en face d’un homme en chemise hawaïenne qui portait des petites lunettes rouges et qui se faisait appeler Bob.

« Joli tee-shirt, a-t-il dit en avalant une gorgée de pastis.

— Merci. »

Une serveuse s’est approchée de Laura, et lui a demandé ce qu’elle voulait boire. Elle s’est contentée de prendre une grenadine. Bob a attendu que la serveuse la lui ait apportée avant de sortir une enveloppe marron de son sac.

« Voilà votre nouvelle mission.

— Je dois faire quoi ? a demandé Laura, repoussant une mèche de ses longs cheveux noirs pour éviter qu’ils ne trempent dans sa boisson.

— Toutes les infos sont là-dedans. Pour résumer, vous avez juste à nous donner des renseignements sur un type. L’idéal serait qu’il tombe amoureux de vous, ou quelque chose dans le genre. Vous voyez ce que je veux dire ? »

Laura a hoché doucement la tête.

« Vous lui voulez quoi, exactement, à ce type ?

— Ce ne sont pas vos oignons. Tout ce que vous devez savoir est dans cette enveloppe. »

Elle a hoché la tête une nouvelle fois, puis a plongé ses yeux verts dans ceux de l’homme, ou plutôt dans ses verres.

« Vous comptez le descendre ? a-t-elle demandé.

— La curiosité est un vilain défaut, a répliqué Bob en tournant la tête.

— Ouais. Alors, vous comptez le descendre ?

— Non. Au contraire.

— Au contraire ?

— Si ce qu’on apprend sur lui nous intéresse, votre nouvelle mission pourrait être de le persuader de travailler pour nous. Alors, votre curiosité est satisfaite ?

— Je ne savais pas qu’on pouvait changer de camp.

— Pourquoi ? T’en as envie ?

— Non, a répondu Laura en souriant. À moins qu’ils aient plus de congés que nous, évidemment. »

Elle a fini son verre de grenadine en silence et s’est levée.

*****

J’ai garé notre voiture de service devant un immeuble luxueux. Même si la façon de faire était encore loin des habitudes des voitures de flics des films américains à gros budget, un moniteur d’auto-école aurait trouvé pas mal de choses à redire sur la façon de faire le créneau. Les bagnoles, ce n’est pas trop mon truc non plus.

Max est sorti de la voiture, et je l’ai suivi.

Maximilien Ulster était lieutenant, et c’était aussi mon coéquipier temporaire, malgré le fait que j’avais un grade nettement inférieur : j’étais une nouvelle recrue. Il était assez grand, plutôt costaud, la trentaine, et, à vrai dire, plutôt mignon.

Il s’est approché du bâtiment et a appuyé sur le bouton de l’interphone.

« Bonjour, a-t-il dit, je voudrais parler à monsieur Fergusson.

— Et vous êtes ? » a demandé une voix qui paraissait peu aimable, mais c’était peut-être à cause de l’interphone. Je lui ai laissé le bénéfice du doute.

« Police, s’est contenté de répondre Max d’une voix ferme.

— Entrez. »

La porte s’est ouverte, et Max m’a laissée passer devant. On est monté à pied au deuxième étage, où un vieil homme en costume noir et aux cheveux blancs nous attendait devant sa porte.

« Bonjour, a-t-il dit en tendant la main à Max. Je suis Léonard Fergusson.

— Lieutenant Maximilien Ulster, a répondu Max en attrapant sa main, et voici ma coéquipière, l’agent Mélanie Delaur.

— Nous venons pour le cambriolage », ai-je ajouté, avant de me rendre compte que c’était stupide. Ce type devait se douter qu’on venait pour ça, et pas pour relever le compteur d’eau.

« Venez, je vais vous montrer où ça s’est passé. »

Le vieil homme nous a fait entrer dans l’appartement. Il puait le luxe : blancheur immaculée, écran plat géant, canapé en cuir, les œuvres soi-disant artistiques accrochées au mur apportant une touche finale. J’ai fini par rejoindre Max et Fergusson, qui continuaient à discuter tout en parcourant le gigantesque appartement.

« Y-a-t-il eu des traces d’effraction ? a demandé Max.

— Aucune. Rien n’avait bougé.

— Et on vous a volé quoi, exactement ?

— Des bijoux. Ils avaient une grande valeur, tant économique qu’affective, voyez-vous. Ils venaient de ma...

— Il y a un système de sécurité ? a coupé Max.

— Oh, bien sûr. Des alarmes, une caméra de surveillance... Mais elles n’ont rien détecté. C’est incompréhensible. Tenez, voyez vous même. »

On était arrivé dans une pièce plutôt petite — enfin, par rapport aux autres, en tout cas. Il y avait quelques peintures sur les murs, mais ce que regardait Max, c’était avant tout la caméra de surveillance.

Moi, je regardais Fergusson pousser un tableau et dévoiler un coffre-fort. Follement original, comme planque. En plus, il était moche, ce tableau.

« Les bijoux étaient dans ce coffre. Il y a un code à cinq chiffres que je suis le seul à connaître.

— Et la caméra n’a rien vu ? ai-je demandé.

— Rien. Ce matin, j’ai ouvert le coffre et il n’y avait plus rien dedans. Mais la caméra ne montre rien.

— Vous nous donnerez les bandes, a dit Max en regardant le vieil homme ouvrir le coffre. On va demander un relevé des empreintes dans la pièce, mais je doute qu’un voleur aussi doué ait laissé quelque chose derrière lui. On va faire ce qu’on peut, mais honnêtement, monsieur Fergusson, les chances qu’on retrouve vos bijoux ne me paraissent pas très élevées.

— Merci quand même, lieutenant. Bonne chance. »

On est retourné en silence à la voiture.

« Ils étaient assurés ? ai-je demandé après m’être installée au volant.

— Les bijoux ? Ouais, je suppose. Tu penses à une arnaque à l’assurance ?

— Je ne sais pas. Mais ça expliquerait des choses.

— Ouais. Mais j’ai une autre hypothèse.

— Quoi ? Superman ?

— On a eu une affaire du même genre, il y a deux, trois ans.

— Et ?

— Attends, je t’explique. Il y avait eu une série de cambriolages. Une véritable fortune qui a disparu. Il n’y a jamais eu aucune effraction, tu saisis ? On n’y comprenait rien.

— Et vous avez fini pas attraper le voleur ?

— Non. On a pu trouver des témoins, on avait un suspect idéal, mais pas de preuves. Juste des présomptions.

— Tu veux dire que des types l’avaient vu faire le cambriolage ?

— Ils l’avaient vu sur les lieux, un peu avant, un peu après... Ça faisait trop de coïncidences.

— Et ça n’a pas suffi ?

— Ça aurait peut-être pu. Mais ce type avait des atouts pour lui : des alibis en béton, et un très bon avocat. Il a réussi à disqualifier nos témoins et à trouver de bons alibis. En général dans des soirées huppées, ce qui pouvait rendre notre travail problématique.

— Pourquoi ? La loi n’est pas la même pour tous ?

— En théorie, si. Mais disons qu’on ne peut pas se permettre de mettre un type en garde à vue sans preuve sérieuse quand c’est un ami du préfet.

— Et, tu penses que c’est ce type qui a commis ce cambriolage ?

— Aussi invraisemblable que ça puisse paraître, oui. Instinct de flic.

— On fait quoi, alors ?

— On n’a rien de solide contre lui. Alors on va juste aller lui poser quelques questions, d’accord ? Je sais où il habite. Mais ça attendra demain. Ma femme va me tuer si je rentre trop tard. »

*****

Laura a jeté un coup d’œil dans ses rétroviseurs pour s’assurer qu’elle était seule avant d’arrêter sa moto (ou, du moins, la moto avec laquelle elle se baladait actuellement) au bord de la route. Elle a mis pied à terre et l’a poussée sur quelques mètres afin de la cacher derrière un arbre.

Elle a posé le casque à côté, s’est recoiffée un peu, et est revenue sur la route. Elle a regardé sa montre. Elle avait encore une ou deux minutes. Elle a attrapé un demi citron dans son sac à dos, et a retiré le papier d’aluminium qui l’enveloppait. Elle a ensuite approché le citron de son œil gauche et appuyé d’un coup sec dessus, avant de faire la même opération pour l’œil droit.

Ni le gauche, ni le droit n’ont réagi très positivement à tout cela, et ils se sont mis à rougir et à pleurer.

Laura a jeté le citron, qui est allé rouler à quelques mètres de la moto, et s’est nettoyé le visage avec une petite bouteille d’eau. Elle entendait maintenant le bruit d’une voiture qui approchait. Elle a rangé la bouteille dans son sac, s’est essuyée, et s’est avancée pratiquement au milieu de la route.

*****

Bertrand Yvain, avec ses cheveux blancs bien peignés, son visage lisse et sa veste noir, était un homme élégant et attirant. Il conduisait sans se presser sa BMW décapotable en écoutant du Mozart. Il savourait la musique et ses derniers moments de week-end lorsqu’il a du piler pour ne pas écraser la jeune fille.

Elle avait de longs cheveux, noirs et lisses, des yeux verts pleins de larmes, une poitrine généreuse estampillée « 100% silicone », une mini jupe et des bottes noires montant jusqu’à mi-mollet.

Un peu vulgaire, s’est dit Bertrand. Vulgaire, mais attirante, il fallait bien l’admettre.

« Vous avez un problème ? » a-t-il demandé par dessus son pare-brise.

La jeune fille a hoché la tête et s’est approchée de lui.

« Mon copain... a-t-elle pleurniché. Il m’a plantée là... »

Bertrand a plongé ses yeux dans ceux de la jeune fille. Il y avait quelque chose de bizarre. Sans doute à cause du mélange vert et rouge, a-t-il songé. Il n’y avait pas de doute, elle devait avoir beaucoup pleuré.

« Où allez vous ? Je peux peut-être vous conduire, a proposé Bertrand, serviable.

— Je... je ne sais pas, a répondit Laura en sanglotant. Je n’ai nulle part où aller. »

Bertrand a souri et tendu sa main pour ouvrir la portière droite. Ce n’était pas son genre de refuser de l’aide à une jeune fille en détresse. Surtout lorsqu’elle était jolie.