« La faim et autres nouvelles », Préface à l’œuvre d’un poète oublié  

Préface à l’œuvre d’un poète oublié

Vous ne trouverez pas le nom d'Alphonse Delespin dans un dictionnaire ni dans un manuel de littérature. Celui qui fut l'un des poètes les plus subtils du début du xxe siècle était déjà tombé dans l'oubli dix ans avant sa mort. On ne se souvient même plus de lui comme traducteur, alors qu’il fit connaître en France quatorze poètes pour le compte des prestigieuses éditions Syzygies, Cratères et autres Ancre bleue.

Pourtant, qu'on ne s'y trompe pas ! Alphonse Delespin n'était pas un poète « maudit ». C'était tout simplement un très mauvais poète — du moins si l'on s'en tient à la partie de son œuvre publiée sous son nom (1).

Est-il d'ailleurs seulement possible de qualifier de poétiques ces vers, cités par Antoine Albalat dans son fameux Comment il ne faut pas écrire ?

Les âmes acharnées des cieux inaltérables

Irritent sans détours les yeux entrelacés,

Et l'hydre épouvantée, aux rêves harassés,

Rayonne étonnamment des feux impénétrables.

Ces vers, qu'Albalat jugeait « fastidieux, filandreux et invertébrés », remplissent dix tomes d'interminables odes aux clairs de lune, aux héros du passé, aux constellations, aux edelweiss, aux sites historiques et aux couchers de soleil. Sans parler des ballades, des épigrammes et surtout des sonnets (« lesquels », écrivit férocement Paul Valéry, « donnent furieusement envie de commettre une faute d'orthographe »).

En comparaison de ce fatras, les poèmes « traduits de l'anglais par Alphonse Delespin » donnent l'impression d'une oasis de fraîcheur.

Car enfin, comparez aux premiers vers ceux-ci :

Clair matin, pâlissant dans le clair de la terre,

Air marin frissonnant dans un ciel bleu de verre 

Grandes plaines couchées, déroulées dans le soir,

Grises, frémissantes, pâles sous le ciel noir.

Et là nous arrivons au nœud du paradoxe. Car cette strophe est tirée du recueil Poèmes de la Terre et du Paradis, par Mary Elisabeth Coot (titre original : Songs of Days and Laments of Nights). Quant au texte anglais, il dit (mot à mot) ceci :

La pluie joyeuse a nettoyé le ciel à neuf.

Sur les grèves resplendissent les coquillages bariolés 

Les petits oiseaux se réveillent et s'étirent 

La rosée se dépose en mille perles sur la prairie.

Je suppose que vous commencez à comprendre ?

Alphonse Delespin, qui était incapable de composer directement un poème « buvable », devenait génial lorsqu'il s'agissait de traduire les poèmes des autres ! À ce moment, enfin, la bride sur son inspiration se relâchait. Selon le témoignage de Marigny, il commençait par traduire mot pour mot le poème  puis se mettait à corriger les tournures maladroites ou malencontreuses  il modifiait ensuite les images et les métaphores; puis le rythme  enfin il refondait à neuf tout le poème (il appelait cela « aboutir à un texte parfaitement harmonisé »). Bien entendu, chaque nouvelle étape entraînait la modification des stades précédents.

La tâche d'Alphonse Delespin était facilitée par le fait qu'il ne s'attaquait qu'à des auteurs médiocres, au style souvent aussi «invertébré» que le sien lorsqu'il essayait d'écrire sans cet intermédiaire. Je vous laisse imaginer comment Under the Heathen Stars, de Sir Henry Roderick, a pu devenir Averses sur la lande  ou comment Roses of the Past, d'Allison McThornell, s'est transformé en Le Col du Soleil Levant ! (2)

Je m'en voudrais, cependant, de calomnier Mary Elisabeth Coot, Sir Henry Roderick, Allison McThornell et tous ces bons auteurs. Je n'ai d'autre ambition que de rendre à César ce qui est à César, et au poète Delespin une œuvre poétique qui lui appartient en propre. Voila qui explique suffisamment, j'espère, la présente publication de l'intégrale des « traductions » d'Alphonse Delespin, et ce sous le nom de celui qui en fut le véritable auteur. Je ne crains pas les procès des éditions Ancre Bleue, Syzygies ou Cratères, soucieuses (je n'en doute pas) de préserver intacts leurs exquis départements de poésie anglaise. Un scandale retentissant sera notre meilleure publicité !

(1) Publiée exclusivement, et à perte, par son indéfectible ami Constant Marigny, qui faillit se ruiner à la tâche.

(2) Reste le problème de savoir si Delespin était conscient ou non du curieux mécanisme de sa création poétique. Marigny, sur ce sujet, nous est malheureusement de peu de secours. Il semblerait que Delespin ait été totalement insensible à la poésie de langue anglaise; ce qui est sûr, en tout cas, c'est que s'il se voyait obligé d'effectuer de nombreuses traductions pour vivre, par contre il n'a jamais essayé de traduire quoi que ce soit dans le but de se stimuler. Il est même vraisemblable qu'il estimait beaucoup ses poèmes « directs » et ne voyait pas réellement de différence entre ses « traductions » et eux.