« La faim et autres nouvelles », L'énigme   

L'énigme

La plaine était grise et sèche comme une chose morte, parcheminée par le soleil. La pluie n'y descendait jamais, et les graines apportées par le vent s'y desséchaient avant de percer leur enveloppe. Seuls à y vivre, de lents lézards gris aux écailles rugueuses, d'une telle immobilité et d'un aspect si minéral qu'un œil distrait les eût pris pour des cailloux. Nul ne savait où ils se procuraient leur nourriture.

Les hommes, en général, se tenaient à l'écart de la plaine. Ils la nommaient Désolation et racontaient qu'elle n'avait pas été créée en même temps que le reste du monde, mais qu'il s'y trouvait autrefois une vaste vallée verdoyante. Comment elle s'était transformée en un soudain désert de cendres, c'était une chose depuis longtemps oubliée. Cela s'était produit en ces jours fabuleux où le monde était jeune.

Parfois des voyageurs s'aventuraient sur la route étrangement droite, blanche comme l'os, qui se déroulait à perte de vue à travers la plaine. La plupart n'en revenaient jamais. Ceux qu'on voyait revenir, au bout de quelques semaines, ne pouvaient raconter que la soif, le soleil et le désespoir. C'étaient toujours ceux qui étaient revenus sur leurs pas, ayant perdu tout espoir de parvenir un jour de l'autre côté de la plaine.

Il arriva qu'un homme à l'instant même, peut-être, où il allait se coucher pour mourir aperçut dans le lointain une ligne nette et noire, bien différente de l'habituelle couleur de cendre où semblait tressaillir l'horizon incertain. C'était une chaîne de montagne, ciselée comme un collier de dents, marquant au loin l'orée de la plaine.

La route serpenta jusqu'à une trouée dans la muraille de pierre. Le voyageur s'arrêta; le col était barré par un haut portail de bronze, dont le chambranle était taillé à même les flancs de la montagne. Devant le portail se tenait le gardien, qui était si étrange, si monstrueusement hideux, que nul jusqu'ici n'a réussi à le décrire. Il tenait contre lui une énorme clef. Au-dessus de lui planaient des vautours, et sur le sol, dispersés en travers de la route, gisaient des os blanchis.

Le gardien parla : " Celui qui qui veut passer doit poser sept énigmes. S'il en est une que je ne peux résoudre, la porte s'ouvrira ; sinon, le voyageur demeurera ici pour l'éternité. "

L'homme contempla le sol.

" Tenteras-tu de réussir là où ils ont échoué, ou bien retourneras-tu sur tes pas à travers la plaine ? "

Mais l'homme ne fit pas un mouvement en direction de ces terres mortes qu'il avait laissées derrière lui.

Il posa l'une après l'autre cinq énigmes, plus difficiles les unes que les autres, les plus étranges et rares qu'il connût. Mais le gardien se révéla très fort. L'homme s'arrêta et réfléchit. Il n'avait aucune chance de gagner en posant pareilles énigmes; si difficiles qu'elles fussent, toutes dataient de la nuit des temps, et il y avait toutes chances pour que le monstre de la porte les ait déjà entendues. Il essaya une autre tactique, et demanda : " Dans quelle ville suis-je né ?

— Dans aucune, " répondit le gardien, " car tu es né dans l'entrepont d'un bateau qui traversait la grande mer des Zéphyrs. "

C'était la bonne réponse, et l'homme dut s'arrêter à nouveau. Le monstre lisait dans ses pensées : il était perdu ! Allait-il abandonner, ou tenter sa toute dernière chance ? Valait-il mieux mourir au milieu de la plaine désolée, ou entre les mains du gardien de la porte ?

Mais soudain la solution lui apparut, aveuglante d'évidence. Il posa aussitôt la question qui lui était venue à l'esprit, et où il savait que personne n'avait jamais répondu :

" Que devient l'homme après la vie,

Alors qu'il entre dans la mort ? "

A ce point du récit, les opinions divergent. Les uns affirment que le gardien ouvrit la porte, et que l'homme eut accès aux contrées qui s'étendaient au-delà. D'autres prétendent qu'il lui écrasa la tête d'un coup de son énorme clef, car il n'était pas prévu qu'un mortel transgressât la haute et impassible porte.

Mais ni les uns ni les autres ne connaissent la vérité, car jamais l'homme qui traversa la plaine ne revint dans le monde des hommes pour raconter ce qui lui était arrivé.