« La faim et autres nouvelles », Le principe d'unicité   

Le principe d'unicité

Le roi fit un jour appeler tous les cartographes du royaume. Il leur dit : « Vous qui êtes les plus savants de mes sujets, je vous ordonne de lever une carte de mon royaume où soient représentés avec précision et exactitude chaque ville, chaque montagne, chaque rivière, chaque chemin. Et surtout n'omettez rien ! Je ne veux pas qu'une seule chose puisse exister dans mon royaume sans figurer dans la carte. »

Les cartographes s'inclinèrent très bas, et aussitôt se mirent à l'ouvrage. Ils firent tant et si bien que leur carte fut à la fois la plus exacte et la plus gigantesque qu'on ait jamais tracée, car elle avait exactement les dimensions du royaume et lui ressemblait dans tous ses détails. En vérité, la carte était identique au royaume.

Alors que leur travail touchait à sa fin, les cartographes allèrent trouver le roi. « Alors, » dit celui-ci, « avez-vous enfin terminé la carte de mon royaume ?

— Hélas ! » lui fut-il répondu, « nous sommes près de la fin. Nous n'avons plus à poser que la dernière tuile du toit de la dernière maison. Cependant nous n'osons pas le faire, car alors carte et royaume deviendraient identiques. Or Votre Majesté sait qu'il ne peut exister dans le même univers deux choses exactement pareilles. Si cela était, l'une des deux devrait disparaître et s'évanouir dans le néant. »

Mais le roi ne voulut point les croire. Il leur ordonna, sous peine des plus terribles châtiments, de mettre en place la dernière tuile du toit de la dernière maison. Ils s'exécutèrent, et l'on vit qu'ils avaient eu raison.

De deux choses pareilles, l'une disparut en effet, de sorte qu'on ne sait plus à présent si le roi et ses sujets vivent dans le royaume ou bien s'ils vivent dans la carte.