« La faim et autres nouvelles », La planète de Lamarck   

La planète de Lamarck

New York, le 15 juin 2237

Pour : M. Daniel Eastman,

Ministre de l'Exploration spatiale

De la part de : Ms Anna Eberhardt, responsable de la IIème mission sur α-Centauri B-2

Objet : Rapport de l’enquête au sujet de l’" affaire Henry Costille "

Monsieur le Ministre,

La deuxième mission envoyée par le Ministère Mondial de l’Exploration spatiale (MMES) sur la planète α-Centauri B-2 (aussi appelée Ennaba ou Planète de Lamarck) m’a permis de faire toute la lumière sur l’échec de la première mission, ainsi que de qu’il est convenu d’appeler " l’affaire Henry Costille ".

H. Costille, Docteur en biologie, Directeur du Département d’Exobiologie (DEB) au MMES, faisait partie des 15 membres de la Ière mission sur α-Centauri B-2, qui quitta la Terre le 23 janvier 2213 à destination d’Alpha du Centaure, système récemment choisi comme première exploration humaine extra-solaire. En avril 2218 DT (Date Terrestre), le vaisseau se posa sur la deuxième planète de l’un des deux soleils composant le système double d’α-Centauri. Le programme de cette mission consistait en :

- Étude des formes de vie présentes dans le système d’α-Centauri B ;

-Relevés cartographiques de la deuxième planète (la seule à posséder une atmosphère terramorphe azote/oxygène) ;

- Contacts avec les éventuelles formes de vie intelligentes de la planète.

Les premiers messages par radio-ondes reçus sur Terre (en 2222 DT) assurent que ces différentes tâches sont menées d’un bon train. Les explorateurs découvrent même une espèce intelligente quasi-humanoïde avec laquelle le contact est bientôt établi. Ces indigènes se nomment eux-mêmes les " Ozlani " (singulier Ozlenn), et " Ennaba " est le nom qu’ils donnent à leur planète. Bien que leur culture technologique en soit à peu près au niveau de l’Âge du Bronze, ils ont dès le début manifesté une grande curiosité au sujet de nos appareils et de nos techniques.

Trois ans après l’arrivée de la mission (en 2221 DT, donc, mais à cause de la distance interstellaire de 4,3 années lumière, on ne s’en rendit compte sur Terre que quatre ans plus tard, soit en 2225 DT), toute émission radio à partir d’Ennaba/α-Centauri B-2 cessa brusquement. En 2227 DT, je fus chargée de prendre la tête d’une mission de recherches pour découvrir la cause de ce silence subit, qui devait selon toute probabilité provenir d’une catastrophe de première gravité, étant donné l’excellente préparation humaine et technique de la mission. Dès mon assolissage sur Ennaba, je me mis à la recherche des membres de la première mission. Je retrouvai 14 d’entre eux dans les faubourgs d’une bourgade habitée par des Ozlani ; seul le Dr H. Costille manquait. Tous les survivants se révélèrent être en assez bonne santé physique, mais leur degré d’abattement moral (certains avaient presque totalement oublié leur langue maternelle) m’empêcha de démêler leurs récits confus. L’attitude des autochtones à leur égard était amicale, donc il ne pouvait s’agir d’un problème interculturel ; ce qui était un premier point positif. Les Ozlani avaient recueilli et hébergé nos concitoyens terrestres lors de l’échec de la mission ; ils les avaient depuis à peu près complètement entretenus, leur fournissant abri, vivres, eau potable, etc. Les quatorze Terriens semblaient trop déprimés pour parvenir à se débrouiller dans ce milieu étranger. Je pus toutefois saisir, à travers les différents entretiens que j’eus avec Terriens et Ozlani, que l’individu manquant, le Dr Henry Costille, avait joué un rôle crucial dans le déroulement des événements de 2221 DT, aussi suis-je aussitôt que possible partie à sa recherche

Je trouvai le Dr Costille dans une vieille tour de style Ozlani ancien, au milieu d’une grande forêt où les autochtones eux-mêmes répugnaient à se pénétrer. Il ne fit aucune difficulté pour me parler des événements de 2221 DT. Tout avait commencé, selon lui, directement en rapport avec son travail de biologiste. Il avait fait, dit-il, une extraordinaire découverte en observant la faune et la flore de la planète, mais aussi les fossiles d’espèces éteintes, qui abondaient dans la région.

Tous connaissent, je pense, le schéma qui régit l’évolution des espèces sur Terre : parmi les mutations spontanées qui apparaissent au hasard dans la descendance de tout être vivant, les conditions du milieu favorisent ou défavorisent certaines configurations génétiques selon qu’elles permettent ou non à leur porteur une survie et une descendance plus importante que les autres individus de la population initiale. De cette façon, les mutations " positives " se répandent dans la population d’origine, et les " négatives " se raréfient. Le groupe en question s’adapte progressivement donc au milieu dans lequel il vit. On résume cela sous le nom de " sélection naturelle " donnée par son découvreur, Charles Darwin, ou parfois selon le raccourci commode mais un peu trompeur de " survie des plus aptes ". Un exemple rebattu est celui du cou des girafes : les individus au long cou sont favorisés par rapport aux autres par la sélection, dans un milieu où la concurrence pour la verdure est intense et où les feuilles des hautes branches sont une ressource comparativement peu exploitée. Le " caractère " ou trait physique favorisé se répand donc dans la population. Un corollaire important est que, sur Terre, il n’existe pas de cas où un " caractère " acquis pendant la vie d’un individu puisse être intégré à son patrimoine génétique et transmis à sa descendance — comme l’exemple tout aussi rebattu d’une hypothétique proto-girafe née avec un cou aussi court que celui d’une antilope, qui s’étirerait les vertèbres en cherchant à atteindre les plus hautes branches et donnerait naissance par la suite à des petits qui auraient déjà un cou un peu plus long.

Or, découvrit le Dr Costille dans un éblouissement, c’était exactement ce qui se produisait sur Ennaba : toutes les formes de vie y sont soumises à cette " théorie de l’hérédité des caractères acquis " formulée par le naturaliste pré-darwinien Lamarck, aujourd’hui quasiment oublié. L’évolution sur cette planète était donc non-darwinienne. Costille fut bouleversé. Il aurait souhaité que toute la planète soit préservée et sanctuarisée, totalement interdite à l’intervention humaine à part quelques missions scientifiques consacrées à sa biologie unique. Ce qu’il ne pouvait tolérer allait cependant, et à brève échéance, se produire : les Ozlani étaient impatients de partager les connaissances techniques des Terriens et d’organiser avec eux une exploitation rationnelle de la planète. Le Dr Costille est un esprit scientifique entièrement dévoué à son étude. La modification irrémédiable de l’état biologique initial d’Ennaba était plus qu’il n’en pouvait tolérer. C’est pourquoi il sabota le vaisseau spatial du MMES, ainsi que tous les appareils de communication dont était équipée la mission.

Il fallut maîtriser physiquement Costille et le placer sous tranquillisants pour le ramener sur la Terre. À notre retour, les experts médicaux du Ministère l’ont déclaré atteint d’une forme nouvelle de psychose de l’explorateur spatial et fait interner au Centre de Thérapeutique Mentale de Paris. Quant à la coopération économique entre Ennaba et la Terre, j’ai eu de nombreuses occasions d’en discuter avec les Ozlani ; et je puis assurer le Ministère que ces êtres l’envisagent avec enthousiasme. Je suggère qu’une IIIème mission vers cette planète soit envoyée le plus tôt possible, avec des objectifs centrés sur les échanges économiques, technologiques et culturels. Je me tiens à l’entière disposition du Ministère dans cette éventualité.

Enfin, il pourrait être envisageable qu’une réserve naturelle limitée soit définie dans un endroit non habité de la planète, afin d’y implanter un observatoire biologique de l’évolution non-darwinienne. Je déconseille toutefois formellement que le nom du dément criminel Henry Costille soit associé à cette installation. L’Académie Mondiale des Sciences, avec beaucoup d’à propos, vient de suggérer de donner à Ennaba le nom de " Planète de Lamarck ", en l’honneur de ce précurseur. Bien qu’il soit sans doute peu politique de débaptiser ainsi la planète natale de nos nouveaux alliés et partenaires Ozlani, le Ministère pourrait s’inspirer utilement de cette initiative pour le nom du futur institut.

J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Ministre, votre dévouée,

Anna Eberhardt, DEB, MMES.