« La faim et autres nouvelles », Et si la faim venait   

Et si la faim venait

— Salut, Jerri ! Hé, Tammi ! Hé, ho, par ici ! Annie, lâche ce concentré, veux-tu ? Je l’ai vu avant toi ! Margot, sale bête, où est ma carte ? — Please, please, retiens cette table, Phil chéri, les héros ont faim !

On ne pouvait jamais s’entendre à la cafet’ de l’université. Sans doute était-ce pour cela que tout le monde hurlait.

— Alors cette première plongée ? Thuỳ nous a avoué qu’elle avait brûlé un cierge...

— La ferme, Tahl.

Le mur affichait déjà deux heures moins le quart. Pas de temps à perdre pour manger avant la reprise des cours.

— Non, c’est vrai, elle l’avait planqué sous la console ! Tu te rends compte ?

Mais Kim se contenta d’un léger haussement d’épaules. Pas question de gaspiller sa salive pour ce crétin de Bruno « Big Mouth » Rosentahl. Ni de renverser un plateau choisi avec soin parmi les trucs minables que les répartitrices essayaient de vous refiler.

Une historienne sans affiliation écarta ses collègues d’un coup de plateau lesté. Iria mangeait toujours plus que les autres, sous d’obscurs prétextes métaboliques. Ce qui ne l’empêchait pas de rester mince comme une top model... Non, décalage, pensa Kim. C’était la fin du XXe siècle et le début du suivant, tout ça. Top models, mannequins, régimes fils de fer (ou haricots verts ? Kim n’était pas sûr de comprendre le principe) et anorexie...

Impressionnant, songea-t-il avec une ombre d’autosatisfaction. Mon premier saut, et déjà un petit décalage. Bientôt, il pourrait se considérer comme un vrai historien.

— Ouh ! Aïe, aïe !

Trois étudiants de première année ouvrirent de grands yeux, tournant leurs visages ébahis sur la table des doctorants dans l’espoir d’apercevoir un des fameux effets secondaires du voyage dans le temps. Manque de chance pour eux (et pour Jinny), il ne s’agissait que d’un geste intempestif du maladroit de service. Il pourrait porter son futal au lave-linge et ses genoux brûlés à l’infirmerie. Pour le café perdu, il n’aurait que ses yeux pour pleurer.

— Alors, ce nouvel exploit de la recherche moderne ?

— Oui, quand allons-nous pouvoir congratuler notre plus récent collègue sur les avancées extraordinaires dont il va nul doute faire profiter la science historique renaissante ?

Jerri et Terri, les jumeaux, avaient pris la relève de Big Mouth. Les crétins. Mais Kim savait qu’il ne pourrait y couper très longtemps. Les explorateurs se devaient à leur public, c’était connu. Comme si les questionnaires post-saut ne suffisaient pas... Et la curiosité des profs ! Constance Kern n’avait pas voulu le lâcher avant la dernière minute possible pour la cantine.

Enfin, on n’attendait pas de lui qu’il publie une interview « exclusive » dans un tabloïde, c’était déjà ça. Passé, songea Kim, était un mot clair, expressif et parfaitement adapté à la situation.

— Alors, raconte, quoi, ne nous fais pas languir !

Profitant du silence momentané causé par la sonnerie des moins dix minutes, Kim se lança.

— Bon, il n’y avait rien d’extraordinaire, quoi. C’était juste la fin du XXe siècle, pour faire d’une pierre deux coups. Un petit travail préparatoire, pour mon mémoire sur les composantes de la mode et le...

— « Les composantes » de la frivolité, oui !

La voix brusque et amère coupa dans le discours de Kim comme un laser à haute énergie. Iria ! Il aurait dû s’y attendre. Dernière venue, encore furieuse de son algarade de la veille avec la prof de méthodologie, elle n’avait même pas fait semblant de murmurer. Et elle continuait :

— Dire qu’on gaspille du temps de saut pour envoyer les historiens de la mode reluquer des robes et des chapeaux de luxe pour oisifs décadents, alors, alors que les spécialistes ne s’accordent toujours pas sur le début et les causes du glissement vers la Troisième Guerre mondiale...

Mais personne n’avait tourné la tête vers elle. Ils ne connaissaient que trop les obsessions d’Iria. Seule sa meilleure ennemie prit la peine de relever le gant.

— Bien entendu, qu’on leur attribue des sauts ! Annie haussa les épaules avec une moue très étudiée. Au moins, un historien de la mode ne sera pas tenté d’assassiner Hitler ou de détourner un avion... « L’observation est notre métier, pas l’implication. »

— Oh, merci, Ann, lança Terri à travers un bâillement exagéré. Merci pour ce cours de première année, c’est fou ce que j’avais besoin d’une séance de rattrapage !

— Il ne serait pas non plus tenté d’avertir les gens avant une catastrophe. Ou de sauver un bambin de la noyade, au milieu d’une inondation où des milliers de gens périssent le même jour...

Pour une fois, Bruno Rosentahl semblait presque amer. Il jouait distraitement avec sa crème protéinée. Était-ce une anecdote personnelle ? Kim aurait juré qu’il n’y avait pas plus cynique que ce vieux Big Mouth, mais qui sait à quoi il ressemblait lors de son premier saut ? Avant que l’humeur ne dégénère, Kim se dépêcha de lancer à la cantonade, en enfournant ses pâtes enrichies :

— Et ils ont bien raison de ne pas se méfier de nous ! Tout ce que je serais tenté de commettre dans le passé, c’est l’élimination du chapeau cloche !

Ceux qui connaissaient un peu le xxe éclatèrent de rire, mais à ce moment, la sonnerie des deux dernières minutes retentit. Tous se concentrèrent sur la nourriture.

— Après le séminaire, lança Kim en vitesse. Rapport complet ce soir !

Mais l’horaire affiché sur la salle de Demeroff était encore plus moche que d’habitude. Coincés jusqu’au repas du soir ! Les étudiants entrèrent et se répartirent vers leurs bancs en traînant les pieds. S’ils avaient dû attendre que ce charlatan les lâche dans la nature pour entendre le récit de la première « plongée » d’un historien de la mode, ils auraient sans doute dû aussi se passer de souper. Aussi Kim fut-il heureux, pour une fois, que le vieux profite de son séminaire pour lui tirer les vers du nez devant tout le monde.

Quelques spécialistes du XXe siècle avaient surnommé Karl Demeroff « Troisième Degré », et bien que la plupart de leurs collègues des autres siècles n’aient eu qu’une idée très nébuleuse de la référence, le surnom était resté. Tous les étudiants s’accordaient à penser que dans la mesure où il y avait des degrés de quoi que ce soit, le vieux Demeroff ne pouvait absolument pas en rester aux premiers. Et quand il pontifiait, il le faisait en hurlant.

— Le passé est un TOUT, mesdemoiselles et messieurs ! Un continuum, comme disent ces pédants de physiciens, mais moi je préfère dire un TOUT, car en tant qu’historiens, vous devez savoir vous intéresser à TOUT ! Ce que vous voyez, entendez, sentez, touchez, goûtez, même...

S’il y avait eu un lecteur de pensées dans la salle, il aurait pu entendre avec la plus grande clarté celle qui avait envahi aussitôt le cerveau de chacun des étudiants qui courbaient la tête sous l’orage demeroffien, cachant tant bien que mal leur répulsion. Goûter quelque chose dans le passé ? Avec la plus extrême prudence, alors ! Il y avait de drôles de trucs que les gens mangeaient à l’époque... Des tripes, par exemple, ou des bivalves filtreurs de vase. Et des reins ! Sans parler des conditions de production de nourriture. Culture en plein sol, avec tous les microbes et les parasites, récupération de viande sur des animaux non conçus génétiquement pour ça... Même avec tous les vaccins et les antidotes du monde... Brrr ! Une trentaine de nez juvéniles se froncèrent. Non, le continuum pouvait se garder la bouffe des siècles précédents !

— Vous, monsieur Jonathan Kimbley !

Et il pouvait garder Demeroff, par la même occasion !

— Oui, monsieur ?

— Vous avez eu ce matin une première expérience de votre époque-sujet. Parlez-nous de vos impressions !

— Le déroulement du saut, monsieur ?

— Vos IMPRESSIONS ! Pas du saut, monsieur Kimbley, nous savons tous ici de quoi il s’agit ! (Pas Iria, songea Kim, et ce devait être ce qui la taraudait tellement...) Non, vos impressions du PASSÉ ! La fin du XXe siècle, civilisation urbaine, pays occidental industrialisé, la couleur des chapeaux, le bruit de la circulation, etc., etc., ETC., monsieur Kimbley !

— Ah oui, je comprends, monsieur. C’était en 1990, à Paris. Juste une promenade dans la rue, pour regarder les devantures. Les vitrines, expliqua-t-il. La plupart des boutiques avaient des murs vitrés sur le devant pour exposer leurs marchandises. (Du coin de l’œil, Kim vit Annie imiter un guide touristique avec son pointeur-laser et sa vocaliseuse. Profitant de ce que l’œil torve de Demeroff restait fixé sur lui, bien sûr... Il s’empressa de continuer :) Et donc pour l’étude de la mode, la chose la plus intéressante à observer, c’est l’approche de la clientèle par la marchandise. Je veux dire par les marchands, bien sûr !

(Cette fois, c’était « Big Mouth » qui s’était mis à distraire l’auditoire, mimant des mannequins chapeautés qui se dandinaient et racolaient le chaland. Encore une fois, Kim se félicita d’avoir le teint aussi noir. Il n’aurait pas aimé piquer un fard devant tout le monde.)

— Donc ce matin, reprit-il un peu plus fort, je devais juste descendre la rue en observant la façon dont l’offre rencontrait la demande, en matière de prêt-à-porter. Ce mot, ajouta-t-il perfidement à l’intention des non-Vingtiémistes, est dans le Lexique élémentaire du professeur Constance Kern, bien entendu. Les chapeaux, de toute façon, n’étaient pas très présents dans la mode féminine du début de la décennie. Dans un quartier commerçant ordinaire, les boutiques n’en offraient quasiment pas. Leur retour n’aura lieu que dans le dernier...

— Monsieur Kimbley, je vous prie de ne pas vous contenter de citer le livre de mon estimée collègue. Vos IMPRESSIONS, s’il vous plaît.

Et comme de juste, « Troisième Degré » ne pouvait pas piffer Constance. Elle travaillait, elle, au lieu de se contenter d’un vague pressurage des mémoires d’étudiants !

— Eh bien, monsieur le professeur, j’ai vu beaucoup de boutiques dédiées aux vêtements de jour ordinaire, à la lingerie, aux tenues de soirée, aux articles de plage et de sport... (Devant cette volée de termes techniques, des visages interloqués se tournèrent vers Kim.) Oh, oui, c’était le début de l’été, je veux dire ! Les gens pouvaient voir sous leur nez, pendant qu’ils passaient dans la rue, les habits qu’ils auraient pu porter s’ils avaient pu prendre des vacances à ce moment-là. Et aussi les habits qu’ils auraient pu porter s’ils avaient eu assez d’argent pour se les payer... Je m’exprime mal, je veux dire que j’ai vu beaucoup de gens s’arrêter quelques instants devant les boutiques les plus luxueuses, souvent des petits groupes de femmes qui circulaient ensemble, et rêver tout haut en imaginant ce qu’elles feraient si elles avaient les moyens d’entrer et d’acheter quelque chose dans la boutique. Mais la plupart du temps, elles ne le pouvaient pas. Ou alors, si elles pouvaient, elles entraient et achetaient au lieu de rester devant.

— S’il vous plaît, monsieur Kimbley ! (Oh, non ! C’était Iria, qu’est-ce qu’elle allait trouver cette fois-ci...) Vous avez parlé de groupes de femmes qui marchaient ensemble dans la rue. Pensez-vous, d’après votre observation, qu’elles étaient obligées de circuler ensemble pour se protéger ? Ou que les femmes à cette époque n’étaient pas censées sortir seules ?

— Euh, non, Iri... Euh, mademoiselle Iriasimah. Je n’ai pas eu cette impression. Pas à Paris en 1990 sur le boulevard Haussmann. (« Le quoi ? » « Une rue pleine de boutiques de mode, Tahl, fit Annie d’une voix fatiguée. Manifestement. Tu ne vois pas que c’est son sujet ? Constance n’aurait pas envoyé le gamin au casse-pipe pour sa première sortie, tout de même. ») J’ai seulement vu que des groupes de femmes se promenaient ensemble, sans précautions particulières. Elles n’avaient pas l’air inquiètes, sauf pour la pendule, peut-être. (Nouveau regard vide des non-spécialistes.) Elles s'en faisaient à propos de l’heure. Je me suis dit que comme nous, elles devaient avoir une tranche de temps limitée pour le déjeuner !

Une pareille hypothèse semblait parfaitement plausible à tous les étudiants. Mais il fallait compter avec Iria...

— Monsieur Kimbley, monsieur le professeur, nous ne pouvons pas vraiment plaquer nos préconceptions du xxiie siècle sur un contexte différent, n’est-ce pas ? Comment pouvez-vous être sûr que la structure sociale de l’époque n’imposait pas le regroupement défensif aux femmes qui...

Parce que j’ai suivi le cours de Constance Kern sur la fin du XXe siècle, sans compter les cours de première année sur les éléments historiques de base, songea à part lui Kim. Mais il n’avait pas envie de se lancer dans une nouvelle polémique. Il observa le crâne chauve de Demeroff, déjà à moitié endormi, puis les yeux noirs en amande (mais sans aucun maquillage) d’Asia Iriasimah.

D’accord, d’accord, cette fois c’était Miss Redresseuse-de-torts. Elle ne plaisait pas plus à Kim que la version « Victime de la conspiration des Historiens ». Et cette façon de chercher à impressionner le prof en lui donnant du « Monsieur le professeur » et en répétant son antienne favorite, « d’après vos observations » ! Quand donc comprendrait-elle que cela ne servait à rien d’impressionner Demeroff ? Il n’avait pas plus de poids qu’une carte d’étudiant de première année sur la commission des affectations de sauts. Qu’elle essaye plutôt d’amadouer Kern, Aburrah ou Kajizaki... Ou même cet imbécile de Terrell, avec ses millions de crédits pour l’Antiquité !

Abandonnant à regret l’image de la belle Iria enfermée pour l’éternité dans les pyramides, Kim se lança dans un long et (il l’espérait) impressionnant compte-rendu visuel et auditif (et même olfactif et tactile) de sa plongée express d’une demi-heure dans les dernières années du XXe siècle, dans ce qui n’était plus tout à fait (contrairement à ce que pouvaient penser les non-spécialistes) la capitale mondiale de la mode. La description des devantures des grands magasins de mode offrait à elle seule matière à écrire des volumes. Les vêtements des passants et passantes étaient peut-être encore plus intéressants pour les spécialistes.

Et il fallait compter avec l’étrange phénomène des baraques collées aux murs ou posées sur le trottoir, comme de petits accessoires multifonctions branchés sur l’interface simplifiée d’un méga-ordinateur. Exactement comme les assistants d’utilisation des grosses machines aidaient l’utilisateur débutant à faire des transactions simples sans apprendre le langage et l’infrastructure, ces petites échoppes permettaient à l’acheteur pressé ou timide de se fournir en montres, chaussettes, chemises, piles électriques, gadgets en tout genre, même de la nourriture ou des boissons fraîches. Kim décrivit le bruit de la circulation, les reflets du soleil sur les surfaces vitrées, le mouvement constant de la foule et les collisions irritantes qui en résultaient. Il n’omit même pas le goût bizarre de l’humidité ambiante dans l’air pollué de ce mois de juin.

Par chance, son déballage les tint occupés pendant le restant du temps alloué au séminaire de Demeroff. La sonnerie qui le coupa en fin de compte étant celle du souper, le vieux ne fit aucune difficulté à les laisser partir. Il devait avoir un appétit d’ogre, lui aussi, après avoir tourmenté ainsi les étudiants pendant un bon quart de la journée !

— Troisième Degré aurait dû vivre au XXe siècle, lui aussi, souffla perfidement Annie pendant leur trajet vers le restaurant. Toutes ces boutiques de fringues le laisseraient froid, mais les baraques de boissons, sandwichs et sucreries l’auraient satellisé en un rien de temps !

Il y eut un soupir collectif. Ah, oui, l’une des fascinations du passé, du moins de ses quelques zones d’abondance... Kim avait pris soin de ne pas se laisser aller à une description trop enthousiaste, mais quelque chose avait dû transparaître malgré ses efforts.

Parfois, en dépit toute la supériorité que les natifs du XXIIe siècle reconnaissaient à leur époque, ils ne pouvaient s’empêcher de rêver aux avantages dont ils auraient pu bénéficier avant... Kim se surprit à soupirer, lui aussi. Avant que les événements du xxie ne détruisent l’ancienne civilisation. Avant tout cet enchaînement de guerres, de changements de climat, de pollution et d’épuisement des ressources... Peut-être que chaque phénomène, isolé, n’y aurait pas suffi, mais il n’était pas besoin d’être grand historien pour comprendre que tout s’était emballé de façon incontrôlable, irréversible. Écosystèmes détruits, sols épuisés, manque d’eau, poisons chimiques ou radioactifs — jusqu’à la disparition de nombreuses espèces agricoles... La production de nourriture était devenue impossible sur la majeure partie des terres et des mers. Les anciennes sociétés n’y avaient pas survécu.

Kim frissonna. Il n’entendait plus les bavardages des autres étudiants, tout d’un coup. Personne n’aimait songer à ce qu’était devenu l’humanité pendant ces décennies. On ne parlait pas des « années noires » ou même du « Chaos ». Non, on disait juste « cette période-là ».

Jusqu’à l’aube du XXIIe siècle, où une nouvelle organisation politique et économique avait fini, peu à peu, par prendre le relais.

Mais il y avait tant à faire ! Créer de nouvelles filières alimentaires, ainsi que les moyens de répartition adaptés... Les choses étaient encore fragiles, comme parents et professeurs vous le répétaient à chaque miette gaspillée. Même s’il n’y avait plus de grandes famines, le moindre déséquilibre pouvait encore relancer le cycle infernal. Certains disaient que répartir la pénurie, c’était toujours de la pénurie. Mais pour le moment, presque personne ne les écoutait. Kim préférait, quant à lui, un tout petit peu que rien du tout.

Comme il l’avait dit un jour à Bruno Thal, un jour que celui-ci jouait les avocats du diable : « Combien d’entre nous survivraient si on nous laissait nous débrouiller par nous même ? »

D’autres opposants, bien plus redoutables, ceux-là, auraient voulu supprimer toutes les dépenses non directement liées à la production de nourriture. Non directement liées ! C’était un concept séduisant et pervers, car qui aurait voulu se déclarer opposé à la production de nourriture ? Les historiens eux-mêmes étaient parfois mal à l’aise. Certains étudiants abandonnaient leurs études en cours de route pour devenir agronomes ou généticiens. Et pourtant ! Avait-on songé à ce qui se passerait si tout le monde raisonnait sans regarder aussi vers le futur ? Peut-être cette tendance figurait-elle dans les propres gènes de l’humanité. Peut-être était-ce un des éléments qui avaient conduit à la crise finale du XXIe siècle ?

Pour le moment, l’Organisation planétaire continuait d’investir pour le futur et d’espérer. Envoyer des historiens dans le passé permettrait peut-être, par une meilleure connaissance des mécanismes de la catastrophe, d’en traiter plus efficacement les effets, un peu (disaient les promoteurs de cette approche) comme l’analyse génétique d’un virus. Du moins était-ce la théorie.

Mais un projet encore plus en pointe visait à retrouver dans le passé le matériel génétique des espèces disparues, pour enrichir les bases de la nouvelle agriculture...

On ne pouvait jamais extraire du passé des masses ou des volumes importants, c’était dans la toute première leçon du cours de première année. Ce qui rendait le commerce (ou le pillage) transtemporel impossible. Mais de petits objets — oh, jamais des pièces uniques, juste de petites quantités de matière banale, interchangeables avec de nombreux autres spécimens de la même catégorie — n’offraient pas de résistance aux transmetteurs temporels...

Constance Kern, lors de sa première plongée, avait ramené un exemplaire de journal annonçant le jour où on avait marché sur la lune. L’encre en était encore humide. Tashen et Liang, les pionniers du saut temporel, étaient allés droit au but avec un simple sachet de semences de riz. Cet échantillon provenant d’un petit village paysan dans une région de montagnes, un lieu qui serait plus tard enseveli sous les milliards de tonnes d’eau d’un barrage, puis ce réservoir lui-même pollué par les rejets de plusieurs exploitations agricoles intensives, d’un grand complexe industriel et d’une ville tentaculaire... Avant de s’assécher peu à peu lorsque le changement des courants marins et aériens avait fait tomber à zéro la pluviométrie de la région. La dernière guerre avait achevé l’endroit. Le gouvernement régional de l’époque avait choisi d’annihiler la ville lorsqu’elle était tombée aux mains des rebelles. La contamination nucléaire s’étendait par cercles d’intensité décroissante, mais l’ancien réservoir, et l’ancienne vallée de montagne, étaient encore à l’intérieur de la zone interdite.

La faim pouvait être une sensation agréable quand on savait qu’elle pourrait bientôt être comblée. Les étudiants qui convergeaient en ce moment vers le vaste distributeur de nourriture saine, équilibrée, équitablement répartie (et juste suffisante pour couvrir les besoins du corps humain) que l’on honorait du nom de « restaurant » de l’université en étaient bien conscients. En contrepartie, plus l’organisme manquait de combustible, plus l’aliment le plus insipide ou odieux semblait désirable, et même délicieux. Il fallait bien des compensations quelque part.

— Demeroff est un incapable, continua Annie d’un ton plus rageur que de coutume. Obligation d’assister à TOUS ses séminaires, et PAS de dérogation pour projet de recherche prioritaire, non, MADEMOISELLE Annemarie Kleber !

L’imitation était excellente, et fit éclater d’un rire vengeur tout le groupe de ses victimes.

Kim ne put s’empêcher de lui lancer un regard en coin. Elle n’allait quand même pas suivre l’exemple d’Iria, non ? Une râleuse compulsive par département suffisait, merci !

Mais apparemment, cette sortie avait suffi à la calmer. Annie s’était remise à marcher en dictant ses notes de projet dans le subvocaliseur qu’elle portait autour du cou. Certains étudiants s’en sortiraient toujours, même si la moitié de l’université se liguait contre eux. Pendant sa prestation sur la sellette de Troisième Degré, Kim avait pu constater qu’Annie n’écoutait pas un mot sur dix. Elle confrontait ses notes personnelles (écoutées sur l’unité audio du subvoc, qui pouvait passer pour une boucle d’oreille) avec les extraits bibliographiques affichés sur une visualiseuse cachée dans la paume de sa main, alors qu’elle prétendait se concentrer sur le discours de Kim et les interjections du vieux Demeroff.

Kim ne l’enviait pas. Il avait beau être raisonnablement égocentrique, il se savait incapable d’un tel niveau de compétence. Ou de concentration. Mais on pouvait comprendre la rage d’Annie, elle qui avait réussi à entrer dans l’équipe d’Aburrah, le propre directeur du département d’Histoire, et à se faire attribuer une place dans le projet Récupération génétique. Elle avait combattu vents et marées (l’administration et les autres étudiants, ce qui était presque la même chose) pour faire plus que son quota normal de sauts, s’appuyant sur le caractère de priorité stratégique du projet.

Augmenter la diversité génétique de la production agricole. Récupérer dans le passé les variétés perdues, les espèces éteintes, ou du moins quelques graines, des œufs, des gamètes... Des échantillons animaux et végétaux à analyser, sans compter les insectes, champignons et micro-organismes, depuis les symbiotes jusqu’aux ravageurs... De quoi lancer peut-être, d’ici quelques décennies (quelques années, peut-être, dès qu’ils confieraient quelques responsabilités à Annie !), une nouvelle révolution dans la production de nourriture. Même si la diversité à elle seule ne suffisait pas à combler tous les besoins, il y aurait toutes les retombées indirectes, les améliorations techniques, la meilleure connaissance d’une plus grande variété de sources de nutriments... Difficile de sous-estimer à quel point les choses pourraient changer, dans le futur. Peut-être même pourrait-on retourner à l’abondance qui caractérisait certaines zones des XXe et XXIe siècle, même si c’était difficile à imaginer...

Dans ce futur encore indéterminé, Iria n’aurait plus à batailler avec l’administration pour quelques rations supplémentaires. Jinny pourrait renverser tout ce qu’il voudrait sans crainte de ne pouvoir le remplacer. Un étudiant n’aurait pas à sauter un repas s’il avait oublié en classe sa carte de cantine, ni à se chamailler avec ses collègues pour le dernier concentré vitaminé restant sur la répartitrice. Même Thuỳ Liên, avec ses convictions religieuses démodées, pourrait en bénéficier. Elle n’aurait plus à souffrir de ne pouvoir mettre des offrandes de nourriture devant l’autel de sa chambre — ni celui qu’elle avait aménagé sous la console de saut !

Et l’université n’aurait pas non plus à faire le choix entre nourrir ses étudiants et les envoyer dans le passé.

L’année dernière, tout le monde savait que la réduction du nombre de sauts n’était pas due à des « instabilités temporelles exceptionnelles » comme on l’avait dit, mais à la gestion criminelle de l’ancien économe, qui avait vendu au noir une partie des rations.

On l’avait arrêté, mais sans pouvoir récupérer le produit des détournements. Kim avait dû attendre un an de plus pour faire son premier saut. Jinny et les jumeaux aussi. Même Annie, la meilleure de leur promotion, la plus acharnée battante du lot, avec son projet prioritaire, avait ravalé sa rage de ne pouvoir terminer ses observations à temps pour passer sa thèse, et redoublé. On racontait que son père, qui avait le bras long, avait fait en sorte que l’économe termine sa vie en service de rééducation.

Iria, elle, avec son métabolisme épouvantable, Iria ne s’était pas contentée de se serrer la ceinture. Elle n’avait encore jamais, en avant-dernière année d’Histoire, jamais réussi à faire un saut.

Les pas lourds de Demeroff retentirent un peu plus vite dans les couloirs, dépassant les étudiants avec une agilité surprenante pour son âge. On pouvait compter pour lui pour se réveiller à temps pour les repas, songea Kim, même si on ne pouvait compter sur rien d’autre !

Ce serait peut-être une bonne idée de l’envoyer au XXe siècle, finalement. Un souhait parfaitement irréalisable bien sûr. Depuis que la nouvelle administration avait mis un terme à la gabegie, la commission des attributions de crédits scrutait de très près les notes de chaque enseignant, ainsi que celles de ses étudiants et le nombre de ceux-ci. Iria devait être la seule à croire encore en sa chance auprès de lui... Il ne lui ouvrirait les portes du voyage temporel que lorsque la révolution agricole d’Aburrah (et d’Annemarie Kleber, tôt ou tard) aurait porté ses premiers fruits.

L’ennui, c’est que presque tous les autres profs avaient refusé de prendre Iria dans leur équipe. Ceux qu’elle ne s’était pas aliénés elle-même par ses récriminations l’avaient rejetée parce qu’ils calculaient qu’elle leur reviendrait trop cher. Trop de nourriture nécessaire, donc moins de crédits de saut. Ergo, pas de place pour elle dans la recherche historique.

Elle aurait peut-être dû faire comme les radicaux, aller tout de suite en agronomie ou en génétique. Mais bien sûr, là aussi la loi des crédits régnait.

La deuxième sonnerie du dîner retentit dans le couloir dont les murs en veilleuse diffusaient une lumière douce, juste suffisante pour se repérer. On ne gaspillait pas non plus l’énergie, désormais. Dans la demi-pénombre, quelques étudiants traînaient en bavardant. Ils savaient qu’ils pourraient encore arriver à temps pour avoir le choix de leur repas, pour une fois. En arrière du groupe, une silhouette anguleuse était penchée sur une visualiseuse de poche. L’écran minuscule répandait un halo de lumière jaune, concurrençant la teinte plus pâle des diffuseurs muraux. Les filtres à air intégrés à ces mêmes murs empêchaient les odeurs de cuisine du restaurant de se répandre dans les couloirs. Personne n’avait besoin de rappel olfactif, de nos jours, pour se mettre à saliver.

Lors de sa plongée dans le Paris du XXe siècle, c’était une chose qui avait sérieusement désorienté Kim. Les odeurs de nourriture. Apparemment, les gens de l’époque ne trouvaient pas impoli de faire savoir autour d’eux ce qu’ils se préparaient à manger ! Pas de crainte, de leur part, de susciter l’envie, voire des réactions violentes de la part des voisins. Peut-être parce que ceux-ci n’avaient jamais de problèmes insurmontables pour se procurer de la nourriture, ce qui ôtait de l’urgence à la sensation de faim ? Il faudrait qu’il creuse la question avec Constance, même si cela ne faisait pas partie de son sujet de recherche. Mais elle comprendrait qu’un étudiant puisse trouver la question déroutante. Les restaurants et boutiques de choses comestibles, à cette époque-là, n’utilisaient-ils pas l’odeur des aliments comme « vitrine », eux aussi, à la manière des stimulants visuels qu’étaient les étalages en devanture des boutiques de mode ?

La bouffe du vingtième siècle n’avait rien de particulièrement sain, bien sûr, raisonna Kim à part lui. Il le savait aussi bien que les autres, mais allez résister à certains stimuli... En ce moment, il se sentait physiquement très bien, mais aussi vaguement coupable. Il n’avait pas osé avouer à ses camarades que toutes ses observations de la matinée avaient été faites par-dessus un épais sandwich, plus deux cornets de glace et une bouteille de soda. (Comme quoi on pouvait observer tout en participant, d’une certaine façon !) C’était même étonnant qu’il ait eu encore assez d’appétit pour le repas de la mi-journée, quelques heures auparavant... Bien sûr, il n’avait pas voulu se singulariser. Mais tout de même...

Il s’arrangea pour traîner dans les couloirs à quelque distance des autres et arriver à la hauteur d’Iria, qui repliait son mètre quatre-vingt-dix squelettique au-dessus de sa visualiseuse de rationnement, comptant et recomptant, comme à chaque repas, les crédits qui lui restaient. Elle détourna la tête en le voyant approcher, éteignant l’appareil d’un geste sec. Pas question qu’il puisse savoir où elle en était. Pas question qu’il soit témoin de sa souffrance. Pas question qu’on l’aide, non plus.

Tant pis. Kim sortit quelques paquets des poches de son pantalon large, style fin de XXe siècle (une chance qu’il n’ait pas eu le temps de se changer après le saut), et les fourra pêle-mêle dans le sac de la jeune fille. Et il se jucha sur la pointe des pieds pour lui souffler à l’oreille :

— Barres énergétiques, millésime 1990. Demain, laisse tomber Troisième Degré. Et va voir Constance. Son labo a suffisamment de crédits en ce moment pour prendre un autre étudiant, surtout s’il est prêt à faire des sauts de longue durée dans le passé pour des études longitudinales. Elle a une théorie sur les circonstances qui ont mené au dérèglement général du XXIe. Moi, je m’en fous. Je ne suis qu’un historien de la mode. Une sinécure obsolète pour les non ambitieux. Le seul avantage est qu’on peut ramener des trucs sans importance pris dans les magasins.

Puis il continua à petits pas vers le restaurant.